Jean-Marc Rochette : “Le bonheur au contact de la nature n’est pas aussi inaccessible qu’on le croit”

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Cette semaine, a paru un album que les amateurs de bande dessinée attendaient depuis longtemps : La Dernière Reine (Casterman, 2022), de Jean-Marc Rochette. Une ode à la nature et à la montagne, imaginée depuis une vallée reculée des Alpes. Sublime et vertigineux.

 

Drame hugolien qui entremêle la monstruosité et la passion amoureuse, poursuivant la veine ouverte avec Ailefroide. Altitude 3954 (Casterman, 2018) ou  Le Loup (Casterman, 2020), ce livre est né dans des circonstances exceptionnelles : Jean-Marc Rochette a travaillé à ces planches durant deux années qu’il a passées dans une vallée de l’Oisans, coupée du monde en hiver, plusieurs mois durant, car la route qui y mène n’est pas déneigée. C’est sur cette expérience humaine et artistique hors du commun qu’il revient dans l’entretien qu’il nous a accordé.

 

Vous avez écrit La Dernière Reine dans des conditions particulières. Pouvez-vous évoquer cette genèse ?

Jean-Marc Rochette : J’ai storyboardé le livre à Paris, mais j’ai dessiné les planches de cet album dans une vallée de l’Oisans, où j’ai passé deux hivers coupé du monde. Il n’y avait plus de présence humaine autour de la maison, seulement des traces animales dans la neige. De temps à autre, j’apercevais peut-être dans les lointains une cordée, mais rarement. La civilisation n’était pas très éloignée – la portion de route non déneigée n’excédait pas les six ou sept kilomètres. Et pourtant, on se sentait très loin de tout. Cet isolement s’accompagne d’un niveau de concentration élevé, mais aussi d’un sentiment de responsabilité physique permanente. S’il vous arrive quoi que ce soit durant une tempête, vous vous coupez avec un couteau de cuisine, vous vous cassez une jambe en tombant dans les escaliers, on ne viendra pas vous chercher. Il en découle une acuité jusque dans les gestes les plus infimes du quotidien. On retrouve une certaine animalité, dans la mesure où les animaux font très attention à ne pas se blesser – ils vivent sans jamais compter sur la médecine extérieure. Ensuite, c’était un peu comme être enfermé dans un monastère pour écrire un livre. Il n’y avait pas d’interférences – pas de cinémas, pas de restaurants… Le rythme était donné par le lever, les repas. Par la nature. Néanmoins, quand le temps le permettait, j’allais faire de grandes balades, je partais skier sur des pentes vierges, je voyais des renards et des chamois. Ces journées-là étaient intégralement gracieuses, beaucoup plus qu’une virée dans une station de ski ou une soirée au cinéma à Paris. Il y avait une magie. La nature représente une beauté inhérente, mais qui se paie aussi par une légère peur. Il y a toujours un risque d’avalanche ou d’accident. La nature sauvage est belle mais indifférente à notre sort.

“La nature sauvage est belle mais indifférente à notre sort” Jean-Marc Rochette

 

N’y a-t-il pas un risque de trop travailler dans de telles conditions ? D’être frappé du syndrome de Pénélope, de faire et défaire son ouvrage, parce qu’on a trop de temps et aucune urgence ?

J’ai un système de travail très au point, grâce auquel je sais ce que je dois faire à chaque étape. Je n’ai pas trop de possibilités de m’égarer. J’écris, je storyboarde, je dessine, et ne suis jamais dans l’excès de peaufinage. La bande dessinée n’est pas sans lien avec le travail d’enluminure des moines copistes. C’est besogneux. Une certaine lenteur convient à cet art. Dans l’écriture, il est possible d’avoir des fulgurances. Mais dans le dessin, il n’y en a plus – il s’agit de tenir son cap. Il faut être dans une sorte de liberté, mais une liberté laborieuse. Par exemple, il est indispensable qu’un personnage se ressemble du début à la fin. Il n’est donc pas possible d’exploser en cours de route.

 

Dessins de recherche pour La Dernière Reine, scénario et dessin de Jean-Marc Rochette. © Éditions Casterman

 

Il y a donc un côté menuiserie dans ce travail créatif…

En effet, la bande dessinée est à 90% artisanale. Il n’y a que 10% d’artistique – mais c’est cette couche supérieure que le lecteur voit. Pour expliquer la dimension artisanale, je rappellerai l’importance de la documentation visuelle : les détails d’une époque ou d’un paysage que vous dessinez, si votre style est réaliste, doivent être nourris par d’abondantes archives, des heures passées à analyser des vieilles photographies et gravures. Le cadre montagnard est idéal pour une imprégnation aussi lente. Ce qui est certain, c’est qu’à la fin, je n’en pouvais plus ! Sur les vingt dernières pages, celles de la battue, je dessinais vraiment au radar. Ce n’était plus que technique. J’étais un peu comme ces coureurs qui n’ont plus de pensée, qui ne font qu’avancer vers la ligne d’arrivée. Ce processus est tellement lourd que, paradoxalement, il permet l’excellence, parce qu’il n’y a pas de manque, pas de rupture, seulement une continuité de l’effort.

“Dans l’écriture, il est possible d’avoir des fulgurances. Mais dans le dessin, il n’y en a plus – il s’agit de tenir son cap” Jean-Marc Rochette

 

Vous avez vécu de manière finalement assez anarchiste.

Ce qui a précipité ma décision de me reclure ainsi, de me retirer dans la nature, c’est toute cette répression étatique, ces obligations de vaccination, de passe sanitaire. Je n’acceptais pas une telle mainmise de l’État sur mon corps. L’anarchie, c’est un mot dont on se gargarise dans certains cercles, mais qu’on n’applique pas, ou peu. Je ne la mets pas complètement en pratique, mais je me suis efforcé d’avoir davantage d’autonomie et de cohérence dans ma position. Ici, l’argent compte assez peu, le menu est composé grâce aux pommes de terre et aux courgettes de mon potager, aux cueillettes de champignons – un peu comme dans les scènes de La Dernière Reine situées dans le Vercors. J’ai mon bois de chauffe pour l’hiver, que je coupe moi-même, donc l’énergie est en approvisionnement local. Je me suis fait souvent la réflexion que l’État n’avait aucune prise concrète sur moi, sauf à m’envoyer la police.

 

Ce n’est pas tout à fait vrai – vous payez vos impôts.

Oui, mais je m’achète ainsi la tranquillité.

 

Ce contexte de création transparaît dans La Dernière Reine et donne des clés de lecture. C’est un livre dans lequel il n’est pas fait un usage trompeur du langage. Les deux héros portent le nom de ce qu’ils sont : Édouard Roux est roux, Jeanne Sauvage est sauvage.

De plus, Édouard est roux parce qu’il est proche des ours. Il est resté, au fond de lui, un chasseur-cueilleur. Et elle a beau être parisienne, beaucoup plus cultivée que lui, son chef-d’œuvre de sculptrice est précisément un ours. Entre parenthèses, je fais actuellement des sculptures et pour la cuisson, je travaille avec une potière de Venosc qui s’appelle Sauvage. C’est un hasard. Quand elle m’a dit son nom, cela m’a quand même fait un choc.

“La bande dessinée est à 90% artisanale. Il n’y a que 10% d’artistique” Jean-Marc Rochette

 

Édouard Roux est un personnage au destin tragique… Mais toute pitié envers lui est brisée par son comportement pendant la Première Guerre mondiale, qui nous est révélé dans les premières scènes.

C’est un homme violent, habité par une révolte physique, notamment parce qu’il est le fils d’une fille-mère, d’une réprouvée. La guerre a libéré l’instinct de violence en lui. Sur le champ de bataille, il est brillant à sa façon. L’histoire lui a offert la possibilité d’exprimer une violence extrême, et il l’a prise. Je m’inspire ici des traits de caractère de mon grand-père, qui a fait une résistance très dure en 1939-45. Il avait trouvé sa voie dans le meurtre légalisé. Mon grand-père était extrêmement violent, et il fut presque surpris d’être considéré comme un héros – juste parce qu’il était du bon côté !

 

Dessins de recherche pour La Dernière Reine, scénario et dessin de Jean-Marc Rochette. © Éditions Casterman

Dessins de recherche pour La Dernière Reine, scénario et dessin de Jean-Marc Rochette. © Éditions Casterman

 

Dans votre album Ailefroide. Altitude 3954, vous racontez comment une chute de pierres vous a emporté le bas du visage en pleine jeunesse, alors que vous étiez seul sur une voie d’alpinisme. C’est un élément biographique que vous avez transposé sur Édouard Roux, qui est une gueule cassée de la guerre suite à une explosion.

La perte du visage vous fait passer une frontière. Quand vous portez une blessure sur le corps, c’est un stigmate, mais celui-ci se laisse oublier. En revanche, quand vous n’avez plus de visage, c’est l’image même que vous renvoyez aux autres qui est altérée. Une fois que vous avez franchi cette frontière, c’est comme si vous n’apparteniez plus à l’humanité. Je le sais, parce que cela m’est arrivé à vingt ans. J’étais plutôt joli garçon, et du jour au lendemain j’étais devenu repoussant. Cela se lisait dans les yeux des autres. Du coup, vous devenez étranger au système. Un gamin de vingt ans qui n’a plus de dents, comme c’était mon cas, est doté d’un niveau de séduction quasiment nul. Une femme n’aimera jamais un type qui n’a plus de dents, même s’il a de beaux yeux ! [Rires] Édouard Roux se retrouve avec un sac sur la tête, quand il va au bistro, on le regarde de travers. Bon, on m’a refait les dents grâce à la chirurgie quelque temps plus tard, donc je m’en suis sorti…

 

Tandis qu’Édouard Roux se voit confectionner un masque par Jeanne Sauvage.

Un masque qui le rend extrêmement beau, comme un kouros (κοῦρος). Même si, à mesure que l’histoire avance, le héros ne met plus de fond de teint et la ligne de son masque se voit davantage.

“Je crois au bien et au mal” Jean-Marc Rochette

 

Cela rappelle un peu L’Homme qui rit de Victor Hugo, ce personnage qui a un rire monstrueux découpé au couteau, ou Quasimodo…

Pour moi, Victor Hugo représente vraiment la quintessence de l’art de la narration humaniste. Aujourd’hui, ses récits nous paraissent peut-être trop longs à cause de l’ampleur de leurs descriptions ; je crois que nous avons désormais du mal à lire Les Misérables en version intégrale. Seulement, la structure narrative est parfaite. Monstrueux ou non, ses personnages sont dépeints sans aucun cynisme, ils sont mus par de grands sentiments. Cela me parle, car je crois au bien et au mal.

 

Dessins de recherche pour La Dernière Reine, scénario et dessin de Jean-Marc Rochette. © Éditions Casterman

Dessin de recherche pour La Dernière Reine, scénario et dessin de Jean-Marc Rochette. © Éditions Casterman

 

J’allais y venir : nous sommes habitués aux profils psychologiques ultra-subtils des séries de Netflix, mais La Dernière Reine, c’est une fiction manichéenne. Pas de dialectique, mais un conflit brutal entre une civilisation pervertie et une nature présentée comme une réserve de pureté et de beauté. C’est assumé, ce manichéisme ?

Tous les humains ne sont pas abjects dans mon histoire. Le sculpteur François Pompon est présenté comme un type admirable, le bourreau est un type bien… Cependant, quand je dis que je crois au bien et au mal, je suis convaincu qu’il existe des êtres humains dégueulasses, pervers, comme ceux qui martyrisent Cosette, tandis que Jean Valjean est bon, et qu’il est bon en bloc. J’aimerais que les gens soient bons en bloc, ça nous ferait des vacances ! En tout cas, j’ai voulu écrire une fable avec des personnages disposés comme des blocs, pour faire ressortir des sentiments avec une intensité maximale, brute. Jeanne Sauvage est une sainte – elle ne fait pas payer ses prothèses de visage aux estropiés qui n’ont pas d’argent. Je me suis inspiré de Pierre Fugain, le père du chanteur Michel Fugain. Pierre Fugain fut un grand résistant, dès 1941, et un médecin de Grenoble, ma ville natale, connu de tous parce qu’il ne faisait pas payer les pauvres. C’était un type bien. En bloc. Ce sont ces êtres-là qui m’inspirent.

“Le milieu de l’art, c’est une caste de la grande bourgeoisie qui fait mumuse avec les artistes” Jean-Marc Rochette

 

Si les héros Édouard et Jeanne sont deux blocs de sainteté, chacun à sa manière, ils font ressortir le caractère composite des habitants de la ville, notamment du milieu de l’art.

Je connais très bien le milieu de l’art ! Ce que j’ai vu, pour aller droit au fait, c’est qu’il s’agit d’une caste de la grande bourgeoisie qui fait mumuse avec les artistes. Cette caste détient l’argent, distribue les cotes. Et elle peut le faire d’autant plus librement que Marcel Duchamp a dépossédé l’artiste de son savoir-faire. Avant Duchamp, vous aviez beau être un grand bourgeois ou un intellectuel très rusé, si vous n’étiez pas fichu de faire une sculpture en marbre qui tienne la route, vous n’étiez rien. L’artiste avait pour lui le socle d’un savoir-faire, que les bourgeois lui jalousaient. Grâce à Marcel Duchamp, ce socle a sauté : après le ready-made de la pissotière, pour passer pour un artiste, être coté, il suffit de maîtriser les codes du système. Plus de savoir-faire, mais de l’habileté discursive et conceptuelle, et les portes du marché de l’art vous sont ouvertes… Mais attention, je tiens Duchamp pour un génie ! Il était sincère dans sa démarche, et c’est en toute cohérence qu’il a cessé d’être artiste pour finir par se consacrer aux échecs. Cependant, il a donné des outils conceptuels à d’autres qui sont arrivés après lui, qui n’avaient pas son talent, et qui se sont engouffrés dans la brèche qu’il avait ouverte, pour faire carrière. Ce moment de bascule dans l’histoire de l’art est montré dans La Dernière Reine – d’ailleurs, un personnage le dit : « Bientôt Pompon, tu verras, tout sera de l’art, de la canule à la pissotière ! » La canule, on vient de la voir avec le gode de McCarthy exposé sur la place Vendôme.

 

Dessins de recherche pour La Dernière Reine, scénario et dessin de Jean-Marc Rochette. © Éditions Casterman

Dessins de recherche pour La Dernière Reine, scénario et dessin de Jean-Marc Rochette. © Éditions Casterman

 

Jeanne et Édouard quittent la ville et vivent une idylle dans le Vercors. C’est très rousseauiste, ces passages, on peut penser à Julie et Saint-Preux qui s’aiment “au pied des Alpes” dans La Nouvelle Héloïse, qui ont des sentiments simples.

Mais ce que je raconte est vrai. Ici, dans l’Oisans, avec ma compagne, quand je vais ramasser des cèpes et qu’on dîne ensemble, notre soirée peut ressembler à ce que j’évoque. Le bonheur au contact de la nature n’est pas aussi inaccessible qu’on le croit. Pas si cher à obtenir. Mais c’est l’ennui, qui rend la chose escarpée ! À se promener, contempler la beauté, aimer sa femme ou son mari, la plupart des gens s’emmerdent ! Ce qui fait la différence de Jeanne et d’Édouard, c’est qu’eux ne s’ennuient pas. Ils prennent la grâce du monde pour l’éternité et sont reconnaissants parce qu’ils n’en feront jamais le tour. Est-ce réaliste, cette idée que des humains seraient capables de ne pas s’ennuyer au paradis ? Je n’en sais rien, c’est une question philosophique que je vous pose.

“Le bonheur au contact de la nature n’est pas aussi inaccessible qu’on le croit” Jean-Marc Rochette

 

Après avoir consacré un album au loup, pourquoi avoir placé la figure tutélaire de l’ours au centre de ce récit ?

D’abord, le Vercors a véritablement été le royaume des ours, jusqu’au XIXe siècle. Il s’en tuait cinq à six par an. Le dernier ours du Vercors a été abattu en 1898, et c’est le point de départ de mon livre : cela permet d’évoquer la nature absente, la nature qui a été détruite. D’autre part, l’ours m’intéresse parce qu’il est au-dessus de nous dans la chaîne trophique. Le loup est au même niveau que l’humain, l’ours au-dessus. Quand je pars me promener dans les forêts de l’Oisans, si l’on me prévient qu’il y a des loups, cela ne m’inquiète pas, ça ne représente pas un danger pour moi. S’il y avait des ours, ce serait une autre affaire. Par la simple présence de l’ours dans un milieu, j’entre dans la chaîne alimentaire – ce qui n’est pas du tout une position habituelle pour un humain. C’est, du reste, le sujet de Croire aux fauves, de Nastassja Martin, qui a fait une mauvaise rencontre avec un ours en Sibérie, par laquelle le cours spirituel de son existence a été dévié – ce récit m’a marqué. Je parle ici de sensations physiques : dans le regard de l’ours, je suis consommable, et toutes mes capacités dialectiques ne me seront d’aucun secours. Cela nous remet à notre place sur terre. C’est ce que je disais au début de la discussion, à propos de l’hiver en montagne. Vous prenez conscience de votre vulnérabilité et cela vous rend davantage présent à la vie. Nous oublions trop souvent qu’il y a dans la nature des puissances supérieures à nous.

 

La Dernière Reine, de Jean-Marc Rochette, vient de paraître aux Éditions Casterman. 238 p., 30€, disponible ici.

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Jean-Marc Rochette : “Le bonheur au contact de la nature n’est pas aussi inaccessible qu’on le croit”

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