Manipulations et rêve brisé: l’affaire FTX dévoile le vrai visage des cryptomonnaies

À l’origine des cryptomonnaies, on trouve une «technologie révolutionnaire qui vient remettre en question l’ordre politique, économique et social», peut-on lire sur courscryptomonnaies.com. C’est très beau, mais cela ne prête-t-il pas à sourire quand on voit que, depuis l’apparition sur la scène publique des bitcoins en 2008, les piratages de portefeuilles, les promesses non tenues, les arnaques et les krachs se multiplient à un rythme que le vieux monde de la finance, pourtant peu vertueux, n’avait jamais connu?

L’expert en restructurations John Ray III, nommé par la justice américaine pour sauver ce qui peut l’être à FTX après sa déclaration de faillite le 11 novembre, s’est déclaré complètement éberlué par ce qu’il a déjà découvert: «Jamais dans ma carrière je n’ai vu un tel échec des contrôles et une absence aussi complète d’informations financières fiables.»

Et pourtant, des horreurs, cet homme en a déjà vu beaucoup. Il faut rappeler que c’est lui qui avait été appelé en 2001 pour gérer la faillite d’Enron, entreprise qui, à la fin des années 1990, avait su devenir le chouchou des spéculateurs de Wall Street en pleine vague de folie sur les valeurs internet, au point de se hisser au septième rang des valeurs cotées à New York en passant de la production et la distribution de gaz à l’activité de courtier en énergie et de concepteur de produits financiers commercialisés en ligne.

En cinq ans, son chiffre d’affaires avait été multiplié par dix. Mais à l’automne 2001 le groupe a dû avouer un déficit trimestriel, puis se placer sous la protection de la loi sur les faillites. On a alors découvert que ses bénéfices étaient en grande partie fictifs et que ses pertes étaient dissimulées par des opérations effectuées avec près de 2.000 sociétés écrans domiciliées dans des paradis fiscaux.

Négligence et malversations

Pour étonner John Ray III, il a fallu que les dirigeants de FTX commettent vraiment beaucoup d’actes douteux, allant de la simple négligence à de véritables malversations. De fait, la nébuleuse FTX ne comptait pas autant de filiales qu’Enron (environ 101 d’entre elles seraient concernées par la procédure de faillite, alors que le premier communiqué de presse en annonçait 130), mais les pratiques ne semblent pas avoir été plus orthodoxes.

L’essentiel du problème se situe dans les relations entre les deux grandes entités du groupe: le fonds d’investissement dans les cryptomonnaies Alameda Research, créé en 2017, et la plateforme de trading FTX, créée en 2019, avec sa cryptomonnaie associée, le FTT. Alameda Research semble avoir, au fil des années, pris des positions de plus en plus risquées et souvent perdantes. Et les dépôts des clients de FTX auraient été utilisés pour la renflouer.

Problème: ainsi que l’a révélé une enquête de Coindesk publié le 2 novembre, les actifs d’Alameda Research étaient en grande partie constitués de FTT. Ce que Coindesk appelle pudiquement des liens «inhabituellement étroits» entre les deux entités du groupe était une source de fragilité extrême. Si des doutes commençaient à apparaître sur la valeur du FTT, au départ bien coté parce que la plateforme FTX offrait un service apprécié sur les dérivés de cryptos, l’ensemble menaçait de s’écrouler: la valeur des actifs d’Alameda Research s’effondrerait et les clients de FTX ne pourraient pas retrouver leurs fonds.

C’est ce qu’il s’est passé. Le 1er novembre, avant que Coindesk ne publie son article, le FTT s’échangeait à plus de 25 euros; le 11 novembre, jour où il a fallu reconnaître la faillite, il est tombé à 2,50 euros.

Tout l’univers des cryptos atteint

En 2019, le monde des cryptos soupçonnait déjà FTX d’avoir eu la mauvaise idée de vouloir manipuler le principal contrat de Binance, la première plateforme d’échange de cryptos. Le dirigeant de Binance, Changpeng Zhao, généralement désigné par ses initiales «CZ», s’en était alors plaint, sans toutefois citer nommément la firme. Aussi, le 6 novembre, il ne s’est pas gêné pour annoncer sur Twitter qu’il vendait tous les FTT qui restaient dans ses livres de comptes. Il n’est jamais bon de mal se comporter envers le leader d’un marché.

«CZ» semble aujourd’hui chercher à calmer le jeu, parce que c’est tout l’univers des cryptos qui est touché, mais il n’est pas sûr qu’il y parvienne. Après avoir proposé de racheter FTX, il y a renoncé: la note s’annonçait trop salée.

Il est vrai que tous les acteurs des cryptos auraient intérêt à une stabilisation du marché. Après être montée à près de 3.000 milliards d’euros à l’automne 2021, la capitalisation boursière de l’ensemble des cryptomonnaies est retombée en dessous de 800 milliards. Comme c’est souvent le cas dans les périodes de crise, les plus petites des cryptos sont délaissées et les transactions se concentrent sur les plus grosses. Mais même celles-ci connaissent une chute sévère: le bitcoin, qui était momentanément passé à plus de 68.000 dollars le 9 novembre 2021, est retombé dans la zone des 16.000 dollars, soit un retour deux ans en arrière. Et les investisseurs commencent à douter. Ils ont de bonnes raisons pour cela. Car on retrouve là le grand reproche qui a toujours été fait aux cryptomonnaies par la plupart des économistes: celles-ci n’ont aucune valeur intrinsèque.

Quand vous achetez un appartement ou une maison, des critères très précis vous permettent de juger le prix demandé: l’emplacement, la date de construction, le standing de l’immeuble, son entretien, etc. Quand vous achetez une action, toute une batterie de chiffres vous permettent de juger de la qualité de l’affaire et de ratios qui vous aident à voir si le titre est à un niveau raisonnable ou s’il est excessivement surévalué. Pour les cryptomonnaies, la seule raison qui peut expliquer leur hausse ou leur baisse est le comportement des autres investisseurs. Il n’y a qu’une seule question à vous poser: est-ce que les autres achètent ou est-ce qu’ils vendent? Si les vents sont favorables, vous y allez , même si vous ne savez pas pourquoi.

Marché manipulé

En fait, peu de marchés sont autant manipulés. Les cryptos sont le royaume de ce que les Anglo-Saxons appellent le «pump and dump» («gonfler et larguer»): faire monter les cours, puis laisser tomber. On achète une monnaie, on le fait savoir, on fait circuler des rumeurs favorables et, une fois que le cours a bien monté, on vend.

Des fonds se sont créés avec un seul critère pour guider les achats et les ventes: les commentaires sur Twitter. Beaucoup de professionnels du secteur se réjouissaient d’ailleurs de la prise de contrôle de Twitter par Elon Musk, grand spécialiste des tweets qui font et défont les cryptos: l’homme le plus riche de la planète aux manettes, on allait pouvoir y aller. Avec la crise FTX, tous ces espoirs s’envolent.

La gestion de Sam Bankman-Fried, dit «SBF», le fondateur de FTX, n’est pas seule en cause. La situation est en dégradation constante depuis un an, et ce à la suite d’une désillusion. L’idéologie anti-étatique qui anime beaucoup d’acteurs du secteur avait été renforcée par la crise financière de 2008 et celle liée à la pandémie de Covid-19 en 2020: pour soutenir l’économie, gouvernements et banques centrales déversaient des tombereaux de liquidités et cela ne pouvait que se terminer par une chute de confiance envers les monnaies classiques. Les cryptomonnaies, émises selon des règles très précises à l’abri des interventions politiques, seraient les valeurs refuges de demain. C’était le nouvel Eldorado.

Mais la réalité a démenti toutes ces croyances qui ne reposaient sur rien. En fait, c’est le mouvement inverse qui s’est produit: il apparaît clairement que c’est l’abondance de liquidités qui a permis la naissance des cryptomonnaies –quand on a de l’argent à ne plus savoir quoi en faire et que ce sont en fait les projets qui manquent, on est prêt à se lancer dans des aventures nouvelles–, et que maintenant, la hausse des taux d’intérêt et une relative raréfaction des liquidités freinent le développement de ces cryptomonnaies, qui n’offrent strictement aucune protection contre l’inflation. S’il y a une monnaie qui se distingue par sa fermeté à l’heure actuelle, c’est le dollar!

Retour sur Terre

L’actualité de ces douze derniers mois est un long et douloureux retour sur Terre des cryptos après leur envolée. Dès décembre 2011, le marché a subi une première correction, avec notamment une chute de 20% du bitcoin en une heure seulement le 4 de ce mois. Tout l’écosystème des cryptos a été ébranlé et Coinbase, plateforme d’échange qui avait fait une entrée en fanfare sur le Nasdaq en avril 2021, a été sévèrement attaquée en mars dernier par le fonds d’investissement Kynikos Associates, le fondateur de ce dernier, Jim Chanos, déclarant qu’elle fait partie de ces entreprises «bâties sur du vent». Il est depuis lors revenu à la charge plusieurs fois.

Les pertes enregistrées ne sont pas seulement matérielles. Elles sont

aussi morales.


En mai, le bitcoin avait déjà perdu près de la moitié de sa valeur par rapport à ses records de novembre 2021 et, plus inquiétant encore, des cryptos dites «stables» car en théorie indexées sur de grandes devises comme le dollar et l’euro, étaient en chute libre: c’est notamment le cas de l’UST (connu aussi sous l’appellation Luna), qui a perdu près de la moitié de sa valeur dans la seule journée du 13 mai, et qui a fragilisé le groupe Terra, qui l’émet.

Ensuite, la chute des cours a entraîné la défaillance d’autres acteurs des cryptos, dont le fonds spéculatif Three Arrows Capital, qui s’est trouvé dans l’impossibilité de faire face au remboursement des crédits qu’il avait contractés pour financer ses opérations. Sa défaillance en a entraîné d’autres et a concouru à entretenir la déprime des cryptos.

L’altruisme efficace: du baratin!

Mais les pertes enregistrées ne sont pas seulement matérielles. Elles sont aussi morales. Sam Bankman-Fried avait multiplié les déclarations dans lesquelles il faisait état de son mode de vie d’une modestie exemplaire. Il avait travaillé pour devenir multimilliardaire en quelques années parce qu’il était un adepte de «l’altruisme efficace»: quand on est brillant, on se doit de réussir et de gagner beaucoup d’argent pour le mettre au service des autres.

Le problème, c’est qu’on découvre maintenant que ce bienfaiteur de l’humanité, qui avait placé le centre de ses activités dans le paradis fiscal des Bahamas, y menait grand train avec de somptueux achats dans l’immobilier, un jet privé, etc. Un entretien accordé à un journaliste de Vox laisse clairement apparaître que tout cela, c’était du baratin. «SBF» est en fait un personnage parfaitement cynique qui cachait sous de grandes idées son désir forcené de réussir et de gagner le maximum d’argent en un minimum de temps.

Sa chute n’est pas la fin d’une entreprise industrielle qui a mal tourné, c’est une histoire d’abus de biens sociaux et de détournements de fonds qui va se terminer par des pertes gigantesques pour tous les investisseurs qui lui avaient confié leur argent. Il n’est pas étonnant que tous ceux qui, il y a quelques mois encore, le citaient en exemple pour la rigueur de sa gestion et son professionnalisme, le vouent aujourd’hui aux gémonies. Ils savent qu’il risque d’entraîner dans sa chute bien d’autres entreprises du secteur dont les noms commencent déjà à circuler.

Une technologie utile

Est-ce la fin des cryptos? Probablement pas. L’éclatement de la bulle boursière des années 1990 n’a pas mis fin aux entreprises qui ont su deviner le potentiel d’internet et avaient un vrai modèle économique. Certes, on a assisté au spectacle hallucinant de milliers de «monnaies» qui apparaissent sans que l’on sache vraiment à quel besoin elles répondent. Mais à la base de toute cette effervescence et de ces créations, dont certaines font plus que friser l’escroquerie, il y a une technologie, celle de la blockchain, la chaîne de blocs, dont on sait qu’elle peut avoir des applications utiles.

L’exemple le plus couramment cité est celui d’Ethereum, dont la cryptomonnaie associée est l’ether. La Banque de France, qui travaille très activement sur le dossier de la monnaie numérique de banque centrale (MNBC) et des paiements transfrontaliers, et la Banque européenne d’investissement (BEI) ont fréquemment recours à son protocole, qui est public. Son utilisation a d’autant plus de chances de se répandre et de durer que les dirigeants d’Ethereum ont eu la bonne idée cette année de le transformer pour réduire de façon spectaculaire sa consommation d’énergie.

Il faut reconnaître l’utilité de cette nouvelle technologie. Mais cela ne doit pas conduire à béer d’admiration devant tous ses usages et à faire des adeptes du soi-disant «altruisme efficace» comme «SBF» de nouveaux prophètes.



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