Penser l’hégémonie ouvrière avec Marx, Lénine, Trotsky, Gramsci

La question de savoir comment le prolétariat, dans sa lutte contre le capital, est capable de conquérir l’hégémonie, c’est-à-dire le système des alliances nécessaires pour rendre la révolution victorieuse est sans doute l’un des problèmes les plus épineux de la stratégie révolutionnaire. Alors que la question du « toutes et tous ensemble » et de ses conditions de possibilité hantent nos esprits et nos mobilisations, cet article revisite la façon dont le problème de l’hégémonie ouvrière s’est construit dans le marxisme chez Marx, Lénine, Trotsky et Gramsci.

Une révolution pour la majorité. Marx et l’expérience de 1848

Dans le Manifeste du parti communiste, publié à la veille des révolutions de 1848, Marx et Engels indiquent ce qui distingue selon eux la révolution communiste des révolutions du passé : contrairement à celles qui l’ont précédée, la révolution prolétarienne ne cherche pas à remplacer une minorité exploiteuse par une autre mais travaille à l’émancipation de l’immense majorité [1]. Cette assertion, formulée bien avant que Marx ait entrepris son travail de critique du mode de production capitaliste relève encore, en 1848, de l’intuition : parce que le prolétariat joue un rôle particulier dans la société bourgeoise, cette classe aux « chaînes radicales » dispose en potentiel des leviers pour attaquer la société moderne en son cœur, pour libérer les forces du corps social et pour jeter les bases d’une organisation sociale radicalement autre. Si le geste théorique est puissant, il reste fondamentalement anticipatoire : à cette époque, le prolétariat est loin d’être une classe majoritaire et les conditions dans lesquelles il peut trouver les forces suffisantes pour « faire sauter » toute la société bourgeoise sont loin d’être effectivement disponibles et réunies.

C’est l’expérience des révolutions de 1848, auxquelles Marx et Engels participent activement, qui va constituer le premier grand test pour confronter leurs conceptions théoriques sur la révolution à venir à la pratique concrète d’une conjoncture révolutionnaire [2]. L’expérience de 1848 va venir confirmer les intuitions que Marx et Engels avaient formulées dans les années précédentes concernant le rôle du prolétariat, fossoyeur de la société bourgeoise. En Allemagne, contrairement à ce qu’ils avaient d’abord envisagé [3], le développement de la révolution montre que la bourgeoisie allemande est politiquement trop lâche pour jouer le rôle révolutionnaire qu’elle avait joué en France contre l’absolutisme – le schéma de 1789 est progressivement écarté [4]. En France, les problèmes de stratégie et de tactique dans le processus révolutionnaire se posent différemment. Marx et Engels lisent d’emblée la victoire de la révolution de février comme étant de nature ambiguë et contradictoire : d’une part les secteurs bourgeois qui y participent ne cherchent qu’à renverser la domination de l’aristocratie financière, de l’autre, l’action révolutionnaire du prolétariat a conduit le processus beaucoup plus loin. La période qui va de février à juin 1848 est pour eux l’histoire de la dissipation de l’illusion de fraternité [5] entre la bourgeoisie et le prolétariat français. Et l’écrasement de l’insurrection ouvrière parisienne de juin, menée par la bourgeoisie alliée aux forces de l’ancien régime est d’emblée analysée par Marx comme une victoire à la Pyrrhus : c’est précisément la défaite du prolétariat révolutionnaire qui ouvre la voie à sa victoire prochaine. D’une part, parce que la victoire de la contre-révolution est l’occasion pour le prolétariat de prendre conscience de ses intérêts « historiques » — l’impossibilité d’une amélioration de sa condition au sein d’une république bourgeoise et le nécessaire « renversement de la bourgeoisie ». D’autre part, parce que si la défaite venait mettre en lumière l’isolement dans lequel se trouvait le prolétariat parisien en juin, celle-ci avait paradoxalement créé les conditions pour la formation d’un bloc révolutionnaire plus large et potentiellement majoritaire autour de lui. Analysant le sens de la défaite de la révolution en France dans des textes restés célèbres, Marx dira que le prolétariat français ne pouvait se proposer le renversement de l’ordre bourgeois « avant que la masse de la nation, placée entre le prolétariat et la petite bourgeoisie soulevés contre ce régime, contre la domination du capital, ait été contrainte par la marche de la révolution à se rallier aux prolétaires comme à leur avant-garde. C’est seulement par l’effroyable défaite de juin que les ouvriers pouvaient acheter cette victoire [6]. »

C’est à partir de cette expérience qu’on trouve chez Marx une attention croissante au problème des alliances. Se dessine alors progressivement l’idée selon laquelle, pour que la révolution socialiste soit victorieuse, et pour qu’elle soit réellement la « révolution d’une majorité », le prolétariat doit lutter à la tête d’un large bloc social unissant la petite bourgeoisie et les paysans. On trouve d’ailleurs chez Marx un intérêt croissant pour le « facteur paysan [7] ». Alors que, dans un premier temps, Marx ne voyait dans la paysannerie qu’une « alliée naturelle » de la bourgeoisie contre le féodalisme, il découvre progressivement dans la paysannerie un allié potentiel du prolétariat et, surtout, que sans cet allié la révolution socialiste ne peut être victorieuse. C’est la célèbre formule selon laquelle, dans un pays comme la France, le prolétariat ne peut conquérir le pouvoir s’il n’« obtient le chœur sans lequel, dans toutes les nations paysannes, son solo devient un chant funèbre [8] ». Même le coup d’État bonapartiste de 1851 confirme le poids de la paysannerie dans une nation comme la France et indique l’enjeu, pour le prolétariat, de la faire basculer du côté des révolutionnaires.

Les articles de Marx et Engels pendant la révolution allemande et les textes de Marx sur la France sont donc l’occasion d’un enrichissement théorique. L’intervention concrète de Marx et Engels dans le processus révolutionnaire est l’occasion pour eux de mettre à l’épreuve leur conception du processus révolutionnaire et d’en développer l’aspect proprement tactique et stratégique. La question des alliances de classe devient dès lors une question centrale pour déterminer l’issue du processus révolutionnaire. Ces développements sont également l’occasion d’insister sur le fait que la révolution socialiste n’est pas le produit d’un affrontement simpliste entre deux classes uniques, chose qui sera par la suite indûment reproché au marxisme, mais que celle-ci s’envisage au contraire dans un rapport complexe entre blocs sociaux et forces sociales, où s’entremêlent couches intermédiaires et divisions au sein des classes et fractions de classe, tous ces mouvements faisant la singularité des conjonctures historiques et jouant un rôle de premier plan dans l’issue d’un processus révolutionnaire. Vingt ans plus tard, ce sont ces mêmes réflexions que Marx prolongera à l’occasion de la Commune de Paris [9].

Les trois dimensions de l’hégémonie chez Lénine

Comme le rappelle Perry Anderson dans sa brève « histoire du concept » de l’hégémonie qui ouvre son petit essai Sur Gramsci (1977), l’hégémonie est un des slogans politiques essentiels du mouvement social-démocrate russe dès la fin du XIXe siècle. Cette problématique s’inscrit pleinement dans les débats qui traversent alors le mouvement révolutionnaire concernant la nature de la révolution à venir en Russie (pays dominé par l’autocratie tsariste, comme l’était l’Allemagne en 1848) et sur le rôle du prolétariat dans ce processus (force d’appoint ou direction ?). Si Lénine n’a donc pas « inventé » la question de l’hégémonie ouvrière en Russie, c’est en revanche lui qui l’a développée avec une profondeur inégalée, en particulier sous trois dimensions [10].

La première d’entre elle concerne la formation de la conscience de classe et de la constitution du prolétariat comme classe révolutionnaire. L’hégémonie ouvrière prend donc d’abord et avant tout la forme d’un dépassement d’une pratique corporatiste, que Lénine nomme aussi « trade-unionisme » ou « économicisme », et suppose l’adoption d’une perspective politique d’ensemble. L’idée qui sous-tend cette conception est que la conscience révolutionnaire du prolétariat ne résulte pas d’une simple compréhension de son antagonisme avec le patronat (ni même avec le gouvernement), mais exige bien plutôt une compréhension de la totalité du « tableau complet de la violence policière et de l’exploitation capitaliste [11] ». Dans son Que Faire ? (1902), Lénine raille les courants dont la politique se réduit à « aller aux ouvriers », « éditant des feuilles volantes où il[s] flagelle[nt] les abus dans les usines » et insiste sur le fait que cela n’est pas encore une politique révolutionnaire, mais simplement une politique « trade-unioniste ». A cette conception étroite de la politique social-démocrate (qui fait du « secrétaire de trade-union » son idéal-type), Lénine oppose la figure du « tribun du peuple », « sachant réagir contre toute manifestation d’arbitraire et d’oppression, où qu’elle se produise, quelle que soit la classe ou la couche sociale qui ait à en souffrir ». Si le trade-unioniste s’en tient à « aller aux ouvriers » pour leur « parler de ce qui les concerne », le « tribun du peuple » éduque et aiguise, quant à lui, la conscience politique du prolétariat en l’intéressant à toutes les formes d’oppressions et d’injustices qui traversent la société. Pour Lénine, cette dimension proprement politique du combat révolutionnaire est décisive pour que la classe ouvrière dépasse son point de vue corporatiste, c’est-à-dire pour qu’il ne se contente pas de lutter pour de meilleures conditions de travail et de vie mais afin qu’il postule à la direction de la société dans son ensemble.

Prise dans son deuxième sens, l’hégémonie ouvrière telle qu’elle s’insère dans le schéma théorico-politique de Lénine concerne plus directement le problème des alliances. Dans un pays où le capitalisme commence seulement à se développer et où le prolétariat industriel et urbain ne représente pas même 20% de la population, on saisit l’importance que revêt alors cette question. On trouve une illustration éclairante de la façon dont Lénine formule ce problème dans une brochure programmatique de mars 1903 intitulée « Aux paysans pauvres. Explication, à l’usage des paysans, de ce que veulent les social-démocrates ». Dans ce texte, Lénine commence par mettre en lumière la lutte des classes qui travaille la paysannerie, et la différence d’intérêts qui opposent les paysans pauvres, représentant la majorité de la paysannerie, aux paysans riches et aux propriétaires fonciers : « Tous les paysans ne sont pas à mettre dans le même sac : les uns s’appauvrissent et souffrent de la faim, les autres s’enrichissent. » En s’adressant à eux, Lénine cherche à indiquer aux paysans pauvres quel type d’union peut être la plus efficace pour lutter contre la misère qu’ils vivent dans les campagnes : « Croyez-vous que nous ayons besoin d’une union dans laquelle entrent des riches, où les riches agissent en maîtres ? Absolument pas. Il nous faut une union pour la lutte contre les riches (…) une union volontaire qui rassemble seulement les travailleurs et les paysans pauvres pour la lutte contre tous ceux qui vivent du travail d’autrui (…) contre le pouvoir du capital, une union de tous les travailleurs agricoles et de tous les paysans pauvres des différentes communautés, une union de toute la paysannerie pauvre avec les ouvriers des villes pour lutter à la fois contre les propriétaires fonciers et contre les paysans riches. »

Cette perspective d’« alliance solide entre la population travailleuse de la campagne et les ouvriers des villes » s’impose comme un enjeu de premier ordre, ce qui explique qu’il marque l’ensemble des textes de Lénine dans ces années. Pour lui, c’est uniquement à travers ce type d’alliance que le tsarisme peut être renversé. Ce qui implique que le prolétariat sache gagner les masses pauvres de la paysannerie à son combat révolutionnaire et qu’il les soustrait à l’influence de la bourgeoisie libérale, incapable selon Lénine de mener la moindre lutte décisive contre l’Etat absolutiste. Dans cette perspective, la social-démocratie ne saurait selon lui se contenter de dénoncer les injustices que la paysannerie pauvre subit : elle doit se montrer capable de fournir une réponse « en positif » aux préoccupations sociales et politiques des paysans pauvres, c’est-à-dire élaborer un programme en sa direction (pour répondre, par exemple, au problème de la terre). Ce n’est qu’à cette condition que le prolétariat pourra « décomposer le régime adverse », « détacher de l’ennemi ses alliés fortuits ou temporaires » et jouer un « rôle véritable d’“avant-garde” révolutionnaire ».

Enfin, la problématique de l’hégémonie s’articule chez Lénine à la question du parti, c’est-à-dire de l’outil nécessaire pour réaliser cette double politique d’éducation révolutionnaire et d’opérateur stratégique. Lénine est convaincu que celui-ci peut et doit jouer un rôle clé dans le processus révolutionnaire (et dans sa préparation) dans la mesure où il représente la force matérielle et morale capable d’organiser l’avant-garde révolutionnaire, d’intervenir dans différents types de luttes, d’articuler les alliances nécessaires et de lutter pour le pouvoir. C’est d’ailleurs cette conviction qui guide sa pratique de la lutte politique au sein du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) et qui justifie l’intransigeance dont il fait preuve vis-à-vis de ses adversaires, en particulier mencheviks [12].

Trotsky et l’hégémonie comme dynamique politico-sociale

Contrairement à Lénine, et comme il le reconnaîtra lui-même plus tard, le jeune Trotsky n’accorde que peu d’intérêt pour la question du parti avant son ralliement au Parti bolchévique en pleine révolution russe de 1917. Dans le schéma théorico-politique du jeune Trotsky, question politique et question organisationnelle restent peu articulées. C’est ce qui explique l’attitude conciliante dont il fait preuve dans les luttes de tendances qui déchirent la social-démocratie russe et certaines des discussions qui l’opposent aux conceptions de Lénine en matière de parti. Mais cela ne l’empêche pas d’arriver, dès 1905, à une conception plus aboutie de la révolution à venir en Russie et des tâches qui incombent au prolétariat et à la social-démocratie révolutionnaire au cours de ce processus.

Cette conception part du constat, partagé avec Lénine, que la bourgeoisie libérale russe avait démontré son désintérêt pour toute lutte conséquente contre le tsarisme (« une révolution bourgeoise » mais « sans bourgeoisie révolutionnaire ») et sur le pari que le prolétariat devrait dès lors jouer un rôle de direction dans le mouvement contre l’Etat absolutiste et féodal. Mais si Lénine voyait ce processus révolutionnaire comme fondamentalement démocratique, devant aboutir à ce qu’il appelait alors une « dictature démocratique des ouvriers et des paysans », Trotsky insistait dès 1905 sur le fait que le prolétariat, une fois entré en action, ne s’arrêterait pas au seuil de la propriété privé, dépasserait le caractère strictement « démocratique-bourgeois » et conférerait ainsi à l’ensemble du processus une tonalité plus directement socialiste. Or Trotsky l’écrira plus tard, le mot d’ordre de « dictature démocratique du prolétariat et des paysans » qui avait éduqué les bolchéviks jusqu’au revirement des « Thèses d’Avril » de 1917, était une manière de se délimiter d’une politique qui poserait comme objectif la dictature du prolétariat : « L’idée populaire et même officiellement reconnue de l’hégémonie du prolétariat dans la révolution démocratique, ne pouvait, par conséquent, signifier rien sinon que le parti ouvrier aiderait les paysans avec les armes politiques de ses propres arsenaux, leur suggérerait les meilleurs procédés et méthodes de liquidation de la société féodale et leur montrerait comment appliquer ces moyens. En tout cas, ce que l’on disait du rôle dirigeant du prolétariat dans la révolution bourgeoise ne signifiait nullement que le prolétariat utiliserait l’insurrection paysanne pour mettre à l’ordre du jour, en s’appuyant sur elle, ses propres tâches historiques, c’est-à-dire le passage direct à une société socialiste [13]. » Ce n’est qu’au cours du processus révolutionnaire de 1917 que Lénine ralliera les thèses de Trotsky sur la révolution permanente, quoique sans le formuler explicitement.

Tout cela a des implications sur la façon dont Trotsky formule, dans les années qui entourent la révolution de 1905, les enjeux de l’hégémonie ouvrière [14]. Comme chez Lénine, celle-ci implique de s’adresser aux groupes sociaux opprimés par l’absolutisme russe et donc de dépasser une politique corporatiste qui consisterait à ne s’adresser qu’au prolétariat. Mais chez Trotsky l’efficacité d’une telle politique est en même temps absolument inconcevable sans une lutte conséquente du prolétariat pour ses propres intérêts de classe. C’est cette lutte acharnée qui permet au prolétariat de conquérir l’hégémonie sur les autres groupes sociaux, en faisant la démonstration de sa force, de sa détermination et de sa capacité à obtenir des victoires. Le rôle joué par le prolétariat dans la révolution de 1905 sera interprété comme une confirmation de ce rôle de potentiel direction révolutionnaire. Au cours de cette première révolution russe, le prolétariat urbain a fait preuve d’une disposition au combat, d’une créativité révolutionnaire et d’une radicalité dans ses méthodes qui impressionnent bien au-delà des cercles révolutionnaires russes. C’est aussi la première fois qu’apparaissent les Soviets, ces conseils qui ont surgit spontanément dans l’action révolutionnaire et qui organisent massivement les ouvriers par-delà les luttes de tendance qui existent au sein du mouvement socialiste. Mais comme le montre Trotsky, les soviets sont également le moyen de conquérir le soutien d’autres secteurs sociaux opprimés par l’Etat absolutiste. Démonstration, pour Trotsky, qu’il n’y a pas de contradiction entre la lutte pour les tâches immédiates de la révolution démocratique-bourgeoise (lutte pour les libertés politiques, la réforme agraire, etc.) et la lutte du prolétariat pour ses intérêts propres (comme les mesures sur la journée de travail).

L’hégémonie sans détermination de classe ? Gramsci et ses mauvais usages

Gramsci est sans doute le marxiste auquel on pense immédiatement lorsque l’on se réfère au concept d’hégémonie. Bien sûr, il n’est pas question ici de revenir sur l’ensemble de ce qu’il a écrit sur cette question — son œuvre est bien trop riche et les débats qu’elle a soulevés restent ouverts. Les développements qui suivent se contenteront donc d’examiner la façon dont il a envisagé l’hégémonie ouvrière et d’entrer en débat avec les interprétations d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe.

Les interprétations de Laclau et de Mouffe ont joué une place de premier plan, théoriquement, dans les débats gramsciens contemporains et plus directement sur le plan politique au regard de la façon dont des organisations comme Podemos ou La France insoumise conçoivent la question des alliances et du pouvoir politique à conquérir. Sur le plan théorique, ils ont contribué à populariser une lecture de Gramsci qui se revendique post-marxiste [15]. L’enjeu consiste à rompre avec « l’essentialisme de classe » qui structurerait selon eux le marxisme dans ses différentes traditions. Par essentialisme de classe, les deux auteurs visent ce qui caractériserait le marxisme, à savoir l’idée qu’il y aurait une « tâche historique » associée à chaque classe sociale– la démocratie pour la bourgeoisie, le communisme pour la classe ouvrière. Sur le plan politique, leur appel, à partir des années 2000, à un « populisme de gauche » a directement influencé des pans entiers de la gauche radicale.

L’interprétation qu’ils proposent de Gramsci est à bien des égards symptomatique de la séquence dans laquelle ils rédigent leur ouvrage devenu célèbre, Hégémonie et stratégie socialiste (1985). Les années 1980 sont en effet marquées par un recul du mouvement ouvrier, sous le poids de l’offensive néolibérale, et par le développement de ce qu’on a appelé les « nouveaux mouvements sociaux » — féministes, antiracistes, etc. Face à cette double dynamique, l’enjeu n’était plus seulement, selon Laclau et Mouffe, « de reconnaître l’existence d’une diversité des luttes, [mais] de trouver comment les articuler ». C’est pour répondre à ce problème de l’articulation, et en cherchant à dépasser la façon dont le mouvement ouvrier a historiquement cherché à le faire, qu’ils vont postuler une contingence radicale des « demandes » dans le processus hégémonique. Pour le dire plus simplement, pour eux, les revendications qui émaneraient du corps social seraient à la fois absolument autonomes et strictement équivalentes, si bien que rien n’indiquerait a priori comment elles doivent s’articuler. A partir des années 2000, moment où Laclau et Mouffe basculent en faveur d’une stratégie « populiste de gauche », leur problématique se déplace et se précise : il n’est plus seulement question de reconnaître cette autonomie et équivalence radicales mais de proposer un schéma porteur d’un projet unifiant [16]. Dans cette perspective, la figure du chef charismatique doit selon eux jouer un rôle clé, d’opérateur hégémonique, puisque c’est lui qui peut articuler les différentes demandes sociales ou politiques du « peuple » — un signifiant volontairement flottant devant permettre à chacun de s’y reconnaître.

Les conséquences de leur geste théorique sont loin d’être secondaires : en rejetant la centralité du conflit de classe, Laclau et Mouffe en viennent à adopter une définition purement discursive et formelle du processus hégémonique. Mais ils vont même plus loin, en abandonnant toute conception matérialiste de la réalité sociale, au point où Laclau en vient à déclarer que le capitalisme ne serait qu’un signifiant dépourvu de référent réel [17]. Pourtant, contrairement à l’interprétation qu’en proposent Laclau et Mouffe (qui assument explicitement entretenir un rapport ambigu à Gramsci), la conception gramscienne de l’hégémonie n’équivaut pas à l’abandon de la centralité du rapport de classe, bien au contraire. Lorsqu’il formule le problème dans les années 1920 au sujet de la question méridionale en Italie (« Mezzogiorno »), c’est à partir de cette centralité que Gramsci pose explicitement le problème : « Le prolétariat peut devenir la classe dirigeante et dominante dans la mesure où il parviendra à créer un système d’alliances de classes qui lui permettra de mobiliser contre le capitalisme et contre l’’Etat bourgeois la majorité de la population laborieuse, ce qui, dans le cas de l’Italie, compte tenu des rapports réels qui existent entre les classes, revient à dire dans la mesure où elle réussira à obtenir l’assentiment des larges masses paysannes. » On retrouve, dans cette citation, une conception proche de celle de Marx ou de Lénine. Quand bien même sa problématique se complexifierait au fil des années, non sans faire apparaître de nombreuses tensions et ambivalences comme cela a été justement remarqué [18], Gramsci ne rompt jamais avec une conception matérialiste du développement historique.

On trouve par exemple dans ses Cahiers de prison rédigés au cours de sa captivité, sous le fascisme, et publié après la guerre, l’idée qu’un rapport de force s’articule autour de différentes dimensions (économico-corporative, éthico-politique, militaire) qui s’envisagent nécessairement ensemble. De même, Gramsci ne rompt jamais avec l’idée que la société et les rapports de forces qui la travaillent sont déterminés par la centralité des rapports de classe. Il écrit en ce sens que « si l’hégémonie est d’ordre éthico-politique, elle ne peut pas ne pas être également économique, elle ne peut pas ne pas avoir pour fondement la fonction décisive que le groupe dirigeant exerce dans le noyau décisif de l’activité économique ». C’est d’ailleurs ce qui empêche de concevoir l’hégémonie comme relevant purement et simplement d’une bataille culturelle, contrairement à ce qu’un usage peu rigoureux, largement répandu et bien souvent opportuniste de Gramsci laisserait entendre.

Ainsi, contrairement aux interprétations de Laclau et de Mouffe, l’hégémonie chez Gramsci comporte bien une détermination de classe : tous les groupes sociaux n’occupent pas des places équivalentes pour prétendre diriger une réorganisation profonde et radicalement autre de la société. Et contrairement à ce qu’ils avancent, reconnaître la centralité stratégique du conflit de classe ne conduit pas nécessairement à postuler l’existence d’un Grand Sujet de l’histoire, ni même à adopter une conception téléologique du changement social. A condition bien sûr d’indiquer immédiatement que cette centralité n’a rien d’une supériorité ontologique, sociologique ou morale mais qu’elle est essentiellement stratégique : c’est la position qu’il occupe dans le processus de production et de reproduction sociale qui donne au prolétariat une place stratégique dans le combat des exploités et des opprimés pour la révolution sociale. Cette place lui donne une capacité d’action et une force potentielle pour mettre un stop au fonctionnement « normal » du capitalisme, pour prendre le pouvoir sur la production et mettre ainsi en musique une autre organisation sociale de la production, démocratique et auto-organisée.

De même, il faut préciser que le potentiel hégémonique du prolétariat n’est pas donné d’avance mais le résultat d’une opération politique. C’est seulement à cette condition qu’il est possible de reconnaître le sujet de l’hégémonie sans tomber dans une conception fantasmée du prolétariat qui n’est pas (et n’a jamais été) un corps social pur, dont l’unité serait donnée d’avance, mais qui est au contraire traversé, à l’instar de toutes les classes sociales, par un ensemble de tensions, contradictions et divisions, qui ne peuvent être surmontées que dans et par une lutte politique. Pour le dire autrement, si chez Gramsci, toutes les classes sociales ne sont pas aussi bien outillées pour proposer une réorganisation cohérente (et donc aussi économique) de la société, rien n’indique par avance que le prolétariat y parvienne. L’essentiel se joue donc dans la lutte politique qu’il mène pour proposer une vision cohérente et agréger autour de lui d’autres groupes sociaux, au prix, parfois, de certains compromis.

Lutter pour l’hégémonie ouvrière au XXIe siècle

L’étape de restauration bourgeoise et d’offensive néolibérale initiée au tournant des années 1980 a en partie transformé les coordonnées dans lesquelles se formule le problème de l’hégémonie ouvrière [19]. D’une part, les rapports d’exploitation capitaliste se sont développés comme jamais auparavant. La classe ouvrière, comprise dans un sens « inclusif », c’est-à-dire regroupant l’ensemble de la population qui est forcée de vendre sa force de travail pour survivre (rapport d’exploitation), et qui ne participe pas à la chaîne de commandement du capital ou de l’État bourgeois (rapport de domination), est, pour la première fois, largement majoritaire à l’échelle mondiale. Cette forte croissance, combinée à la modification des chaînes de production au niveau global, a transformé la physionomie de la classe ouvrière : si on la compare à ce qu’elle était au XXe siècle, la classe ouvrière des pays impérialistes est aujourd’hui marquée par un poids plus important du secteur des services, et un poids moindre des secteurs industriels. Cela donne paradoxalement plus de poids aux secteurs stratégiques du prolétariat, comme le montre aujourd’hui l’impact de la grève des raffineurs en France. Parallèlement, ce développement numérique s’est accompagné d’une grande fragmentation sociale et politique, résultat de l’offensive néolibérale menée par la bourgeoisie pour mettre fin à la combativité ouvrière des années 1968, et qui accentue des divisions déjà présentes auparavant. Cela rend d’autant plus important de développer un programme politique pour unifier les différentes fractions de la classe ouvrière – par exemple pour unifier les travailleurs actifs et les chômeurs, ou les travailleurs les plus précaires et ceux qui bénéficient d’une situation plus stable, etc. Tout ceci, combiné à la façon dont continue à peser sur le mouvement ouvrier le rôle néfaste du stalinisme et la façon dont le Bloc de l’Est s’est écroulé, a contribué à une crise de subjectivité sans précédent que les bureaucraties ouvrières ont accompagné.

Dans ce cadre, de nouveaux mouvements se sont développés ou renforcés : mouvement féministe, antiraciste, étudiant, écologiste, etc., et ont pu parfois occuper une place de premier plan sur la scène internationale (Black Lives Matter aux États-Unis, Mareas verdes en Amérique latine, mouvement climat, etc). Ces mouvements sont le plus souvent hétérogènes d’un point de vue de classe mais n’en sont pas pour autant extérieurs à la classe ouvrière : le mouvement féministe recoupe largement les rangs de la classe ouvrière qui s’est féminisée de façon exponentielle au cours des dernières décennies ; de même en ce qui concerne les luttes anti-racistes, contre les violences policières ou pour les droits des sans-papiers, qui dénoncent des situations que vivent dans leur majorité des secteurs prolétariens, certains figurant parmi les plus exploités du monde du travail, notamment dans le « Nord global ». Cette configuration nouvelle rend plus perméable le problème de l’hégémonie (c’est-à-dire le problème de la conquête des alliés) et celui de l’unité de la classe ouvrière (comment lutter contre les divisions qui travaillent objectivement et subjectivement la classe) qu’ils ne l’étaient au siècle précédent.

Dans ce contexte, la réponse des marxistes révolutionnaires ne peut pas être celle d’un repli corporatiste vers « le mouvement ouvrier traditionnel ».Toute stratégie qui conduirait à opposer les luttes ouvrières à celles des différents mouvements sociaux, ou à dissoudre les secondes dans les premières se rendrait impuissante à lutter pour une politique hégémonique mais également pour lutter contre les divisions au sein du monde du travail. Les militants révolutionnaires doivent reconnaître, par exemple, que la lutte contre le patriarcat ne se dissout pas dans la lutte contre le capital, mais aussi que le racisme et l’islamophobie ont une existence propre et ne sont ni une « diversion » ni un « dérivé » de ce qui serait le « vrai » problème de l’exploitation capitaliste. Ainsi, plutôt que d’opposer aux différents mouvements sociaux l’intervention au sein du mouvement ouvrier traditionnel, l’enjeu est plutôt d’intervenir d’une part dans les différents mouvements sociaux en y défendant un programme qui défende la perspective de s’unir au mouvement ouvrier, et, d’autre part, d’intervenir au sein du mouvement ouvrier et dans les syndicats, en luttant pour un programme qui intègre les revendications des autres mouvements sociaux et qui combatte le corporatisme syndical. C’est pour mener ce type de politique qu’un retour à Marx, Lénine, Trotsky et Gramsci peut être utile.

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Penser l’hégémonie ouvrière avec Marx, Lénine, Trotsky, Gramsci

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