«Plus on monte, plus notre corps se dégrade» : les confessions de l’himalayiste Sophie Lavaud sur la survie en «zones de mort»

Interview.- Alpiniste-himalayiste chevronnée, la Française passe plus de 100 nuits par an au-delà de 5000 mètres d’altitude. Elle livre les clefs de la survie en milieu hostile.

Elle est la première Française à avoir gravi 12 sommets de plus de 8000 mètres, sur les 14 recensés dans le monde. Pour l’alpiniste-himalayiste Sophie Lavaud, 53 ans, les débuts de sa passion dévorante pour les sommets les plus dangereux remonte presque 20 ans en arrière. En 2004, un ami souhaite relever le défi de grimper au sommet du Mont Blanc. Pendant un an à ses côtés, elle consacre tout son temps libre et l’ensemble de ses vacances à se préparer pour ce challenge. À l’époque, elle a une trentaine d’années, elle est novice mais passionnée de montagne depuis l’enfance.

Après avoir œuvré en tant que directrice des ventes et marketing à l’hôtel Richemond, elle travaille chez Clarins puis dirige avec son frère une société d’organisation d’événements dans le domaine de la finance. La crise économique de 2008 a raison de l’entreprise familiale et conduit la fratrie à fermer la société. On est alors en 2011 : «À ce moment-là j’ai découvert que j’avais enfin du temps, je me disais : ‘Je veux flirter avec le 8000’, sans penser y arriver». Par «le 8000», entendre des sommets qui s’élèvent à 8000 mètres ou plus, comme l’Everest, le K2 (sommet de la chaîne du Karakoram, sur la frontière sino-pakistanaise et deuxième sommet du monde après l’Everest), ou encore l’Annapurna I. Peu intéressée par la performance, elle dit faire «un sommet à la fois», sans se fixer plus d’objectifs.

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Sophie Lavaud grimpe la plupart du temps et vit en Suisse, où elle anime aussi des conférences basées sur son expérience. Ses analogies entre le monde du travail et la survie en montagne séduisent : «Les enseignements que l’on apprend en gérant une équipe sur un camp de base sont utiles au manager dans les entreprises», assure-t-elle.

C’est très dur, austère… Il faut s’imaginer que nous passons des semaines et des semaines au-dessus de 5000 mètres.

Sophie Lavaud

Afin de grimper l’Everest, il faut réunir 50.000 dollars pour une expédition de deux mois (cela peut monter jusqu’à 70.000 dollars). Cela inclut le vol, la logistique du camp de base, les repas, l’oxygène, le permis, le salaire du Sherpa qui vous accompagne et les tentes. Si Sophie Lavaud met en place des crowdfunding, devient marraine d’une ONG suisse pour toujours «associer un sommet à un projet», c’est ensuite que cela se corse. Sur le terrain. Gelures aux pieds et aux mains, manque d’oxygène, hallucinations, capacités de jugement altérées, ophtalmie des neiges… nombreux sont ceux qui ne sont pas revenus de certaines ascensions. Comment survivre dans un milieu aussi hostile pendant plusieurs mois ? Sophie Lavaud, rencontrée lors des journées de formation à la gestion des risques en montagne organisées par Victor Daviet, livre humblement ses conseils.

Madame Figaro.Pourquoi les femmes sont-elles aussi peu présentes sur ces expéditions de haute altitude ?
Sophie Lavaud.- Plus on monte haut, moins elles sont présentes. Cela s’explique par des blocages ; le fait de ne pas oser, de ne pas se sentir capable… D’où le slogan que l’on avait choisi, «Women who dare» lors de l’expédition au Dhaulagiri, qui réunissait plusieurs alpinistes de pays différents. L’idée n’était pas de sortir les muscles, mais d’inciter d’autres femmes à oser. En parallèle, nous soutenions un projet, celui d’améliorer les chances de survie des femmes enceintes et des nouveaux-nés en Himalaya.

Souvent il est aussi difficile pour les femmes d’abandonner leur famille et leurs enfants pendant les deux mois que dure une expédition. C’est très dur, austère… Il faut s’imaginer que nous passons des semaines et des semaines au-dessus de 5000 mètres. Un camp de base se situe sur un glacier ou une moraine (un amas de blocs et de débris rocheux, entraînés par le mouvement de glissement d’un glacier, NDLR). Ce sont des endroits où il n’y a plus de végétation, seulement des cailloux et de la neige.

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Il faut aussi être prête à vivre dehors en permanence, sans toilettes, par exemple. C’est surtout l’inconfort sur le long terme qui rend l’expérience rude. Dans une expédition qui dure deux mois, si j’arrive à faire trois shampoings c’est le maximum. Il faut mettre sa féminité de côté, et nombreuses sont celles qui sont d’emblée rebutées par l’ensemble de ces aspects.

Physiquement, quelles sont les plus grandes difficultés ?
Plus on monte en altitude, moins nous respirons facilement. L’hypoxie survient quand la quantité d’oxygène apportée aux organes et aux muscles par le sang est insuffisante. Ce manque d’oxygène altère notre capacité de décision dans des moments cruciaux. C’est une vraie discipline, et cela demande de l’entraînement. Je m’impose naturellement d’avoir une bonne hygiène de vie. Si je sais que je vais en montagne, la veille je vais systématiquement refuser les dîners que l’on me propose. Ce sont des détails infimes qui finissent par devenir automatiques et ce n’est pas différent pour les hommes. Les sacrifices pour atteindre un sommet de 8000 mètres sont identiques.

Sophie Lavaud lors des journées de formation à la gestion des risques en montagne, organisées par Victor Daviet. RemiPetit_SafetyShredDays

Comment vit-on de cette passion qu’est l’alpinisme de haut niveau ?
La recherche de sponsors prend beaucoup de temps et d’énergie. Les partenaires équipementiers c’est très bien, mais cela ne suffit pas pour vivre. Les mois où je suis en Suisse, j’arrive à vivre des conférences que je donne, le reste du temps je suis financée par les sponsors. C’est un choix, mais quand on veut s’accrocher, on trouve des solutions.

Quelles sont les étapes d’installation d’une tente en haute altitude ?
Quand on est au-dessus de 6000, 8000 mètres, nous sommes dans des zones de mort, le contexte est extrême. Notre survie dépend de la tente et du camp de base. La première chose que l’on fait c’est donc de la monter, souvent dans des pentes raides. Il faut d’abord fabriquer une plateforme horizontale en tassant la neige pour éviter d’être en danger. Ensuite, penser à être toujours minimum deux pour monter une tente, dans laquelle on rentre tout notre matériel pour le protéger, en laissant les crampons et les piolets à l’extérieur. L’étape suivante est de gonfler les matelas et de se changer, pour ne pas porter d’affaires mouillées sur soi. Ensuite le but est d’aller chercher de la neige pour faire bouillir de l’eau, c’est vraiment l’activité principale en altitude. L’eau boue à 60 degrés, il faut 30 minutes pour avoir un litre d’eau.

Qu’est-ce qui est le plus dur dans ce milieu ?
Trouver les financements ! Sans rire, les deux plus grandes qualités d’un Himalayiste sont la patience et l’abnégation. Dans le monde de l’expédition ce n’est plus nous qui décidons, nous sommes tributaires de la météo. Comme une petite souris qui essaie de faire son chemin et de redescendre en bonne santé. S’il ne fait pas beau nous devons attendre, cela demande une flexibilité intéressante dans un monde où tout est prévu, organisé, minuté. Parfois on se réveille au camp de base, il neige, il n’y a rien à faire et cela devient un vrai luxe. J’essaie tout de même de m’imposer une tâche par jour, cela paraît peu, mais ce sont des rythmes très différents. À cause de l’hypoxie, nous devons faire attention à ne pas tomber dans le piège de la léthargie. Comme tout est difficile et contraignant, il faut éviter de perdre sa dynamique.

De qui vous entourez-vous pour vos expéditions ?
Je travaille avec un météorologue basé à Chamonix,
Yan Giezendanner, qui m’envoie des bulletins météo tous les jours. Avec Dawa Sangay, mon Sherpa, on décide de ce que l’on va faire. Nous devons monter faire des nuits d’acclimatation, avant d’atteindre un sommet. Il faut dormir en altitude plusieurs fois afin d’acclimater son corps. Plus on monte, plus notre corps se dégrade, nous sommes donc obligés de redescendre pour récupérer au camp de base. C’est vraiment un lieu de vie avec des espaces communs et des cuisiniers qui prennent soin de nous.

Je ne lis pas de romans dans les camps d’altitude, cela fait du poids en plus.

Sophie Lavaud

Quand on grimpe, chaque gramme sur le dos compte. Comment organiser au mieux l’équipement nécessaire pour subir le moins possible ?
Comme je travaille avec un Sherpa, nous nous répartissons la charge. Nous faisons les mêmes allers-retours, mais quand je porte 12 kilos, il en porte 25. La première fois, nous montons les sacs de couchage et les matelas au camp numéro un, ensuite nous redescendons à vide, et ainsi de suite avec les trousses de secours et l’ensemble du matériel technique. Je ne lis pas de romans dans les camps d’altitude, cela fait du poids en plus. D’ailleurs je n’écoute pas non plus de musique. Contrairement à ce que l’on pense nous sommes très occupés. Tous les matins par exemple, il faut déjà dégeler la tente… Et cette activité de «faire chauffer de l’eau» est sûrement la plus chronophage. Côté vestimentaire, on se déshabille pour dormir ne gardant qu’un collant épais, un pull mérinos, et hop, on se glisse directement dans le sac de couchage.

Comment faire si on rêve un jour de grimper l’Himalaya ?
Je reçois beaucoup de demandes de personnes qui rêvent de faire l’Everest ! Quand on est complètement novice et que l’on n’a pas d’entourage pour nous aiguiller, le mieux est de s’inscrire dans un club alpin. Ce sont des organismes abordables financièrement et dans lesquels on a accès à des formations très professionnelles en alpinisme. Si on souhaite faire du trekking il faut s’entraîner en randonnant mais pour grimper l’Himalaya, il faut faire de l’alpinisme.

Jamais je n’aurais pu penser pouvoir tenir sans dormir pendant trente-neuf heures.

Sophie Lavaud

La solution plus coûteuse est de s’accompagner d’un guide de haute montagne, mais s’offrir ses services tous les week-ends, c’est un réel budget. Il faut aussi prévoir du renforcement musculaire. Avec l’hypoxie, le corps comprend très vite qu’il dispose de moins d’oxygène et il se concentre sur les organes vitaux. Le premier danger ce sont les gelures aux doigts et aux orteils puisque le corps n’envoie pas d’oxygène jusqu’aux extrémités. Pour les muscles c’est un peu la même chose, donc je fais du cardio et de l’escalade en salle, minimum une fois par semaine. Bien évidemment il faut passer le plus de temps possible en montagne, afin de manipuler chaque semaine les crampons, les piolets et les cordes. La pratique entraîne les automatismes qui seront indispensables une fois sorti des Alpes, dans des conditions bien plus difficiles.

Est-ce qu’il y a un âge limite pour se lancer ?
Non, tant qu’on est en bonne santé, on peut y aller. C’est évident, avec les années, nous avons une meilleure endurance. Un sommet cela peut être 12, 15 ou 20 heures de progression, il faut pouvoir tenir.

Quel est votre rôle sur les Safety Shred Days ?
Je suis venue en tant qu’ambassadrice Recco, un système de secours qui permet de localiser une victime ensevelie sous une avalanche. Durant les Safety Shred Days, qui forment à la gestion des risques en montagne, je donne des conseils, notamment pour dormir sous la tente. J’aime partager mon expérience et c’est important de sensibiliser le maximum de personnes au sauvetage en montagne. Je suis toujours très touchée par l’intérêt des gens et leur gentillesse à mon égard.

Si je finis les 14 sommets, je serai la cinquième femme au monde à réussir ce challenge, la première femme Suisse et le premier humain français !

Sophie Lavaud

Quelle est votre principale motivation ?
J’aime l’esprit d’équipe et la complémentarité des compétences. Dans le livre que j’ai écrit, Une femme, 7 sommets, 10 secrets, le sous-titre est L’éloge du savoir suivre . En Himalaya, il y a beaucoup de testostérone. Quand certains arrivent en haut, ils pensent être les rois du monde et oublient rapidement toutes les personnes qui leur ont permis d’arriver là. Ils occultent le cuisinier au camp de base par exemple, qui est un personnage clef de cette réussite. Le but c’est de revaloriser les équipes comme en entreprise. Au final le challenge n’est pas mon moteur, ce qui me plaît c’est l’aventure humaine. Si je finis les 14 sommets, je serai la cinquième femme au monde à réussir ce challenge, la première Suisse et le premier humain français ! Aujourd’hui il m’en manque trois pour y arriver.

Que ressent-on une fois arrivé au sommet ?
C’est une grande satisfaction, mais l’arrivée n’est que la moitié du chemin, ensuite il faut redescendre ! J’aime me dire que nous sommes capables de faire des choses complètement dingues. Jamais je n’aurais pu penser pouvoir tenir sans dormir pendant trente-neuf heures par exemple… N’oubliez pas de réaliser vos rêves, d’embrasser vos incroyables ressources. Et si vous avez quelque chose dans le ventre, allez-y.



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