Reportage à Ljubljana, au cœur de la « Luka mania »

Sa modeste boutique de souvenirs est située à deux pas du célèbre pont des Dragons, les emblèmes de la capitale slovène. Cartes postales, magnets et autres gadgets dont raffolent certains touristes sont bien là. Mais Pajo, la quarantaine, sait qu’il doit une partie de son chiffre d’affaires à une autre marchandise : le maillot de basket. Celui de Luka Doncic précisément, qui décore, avec ceux de certains coéquipiers, une bonne moitié de son échoppe, au milieu de quantité de produits dévirés aux couleurs des Mavs ou de l’équipe nationale. Omniprésence de dégradés de bleu et de blanc donc.

Lorsqu’on lui demande de nous dire deux mots de « Luka », le visage surpris de Pajo s’anime. La passion de toute une nation s’exprime à travers à lui. « Goran Dragic était populaire mais Luka, c’est le plus grand. C’est le numéro un, la superstar de tout un pays ! » Porté par son enthousiasme, il ajoute : « Je le vois encore aujourd’hui et pour moi, il n’a pas changé par rapport à quand il était jeune. »

Notre homme se dit proche de la famille Doncic. Pour le prouver, il s’empresse de fouiller dans son téléphone pour nous montrer fièrement des selfies avec le joueur ainsi qu’avec le père de ce dernier, Sasha. « On est de la même génération, on a fait nos classes ensemble. En ce moment, il est à Krk. » Du nom de cette île croate où les Doncic ont l’habitude de passer du bon temps. Shaquille O’Neal y a d’ailleurs été aperçu en juillet dernier, dans une boîte de nuit, aux côtés de Luka et de Goran Dragic.

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La boutique de Pajo.

Puisque le phénomène « n’a pas encore son propre musée ! » en ville, en sourit Pajo, nous quittons ce dernier et le calme du centre historique de Ljubljana, où la « Luka mania » ne ressort pas visuellement (pas de fresque dédiée, quasiment pas de maillots portés dans les rues…), pour le quartier périphérique de Savsko Naselje, plus au nord. C’est ici, en septembre dernier, que la superstar des Mavs a inauguré des terrains rénovés, désormais aux couleurs flashys de la franchise texane (Goran Dragic a également un terrain à son nom dans le parc Tivoli). C’est surtout là que le Slovène a grandi et posé ses premiers dribbles.

« C’est son quartier, il jouait ici. Sa mère (ndlr : Mirjam Poterbin) a d’ailleurs encore un salon de coiffure ici », affirme Uros, salarié du restaurant voisin, en pointant du doigt l’un des blocs d’habitation, construits dans la deuxième moitié du XXè siècle. Le serveur de 38 ans aussi, est du coin. Il lui revient l’image de ce « jeune garçon aux cheveux blonds », dont le père a été joueur professionnel « mais pas aussi bon que Luka. Personne n’imaginait ça, c’est une histoire incroyable. »

« Je me souviens, il arrivait du milieu de terrain : deux dribbles et il marquait ! C’était facile pour lui. C’était le meilleur de tous, personne ne pouvait l’arrêter », décrit Alexander, 23 ans comme son compatriote, dont il dit avoir été le coéquipier et camarade de classe à l’école. Venu s’entraîner sur le terrain rénové, le basketteur, qui a évolué dans la troisième ligue du pays, ajoute : « Il a contribué à élever le niveau du basket slovène, qui est bien meilleur aujourd’hui qu’il ne l’était. »

Un phénomène avant même son départ à Madrid

Avant cela, Luka Doncic a dû quitter ses terres natales et ses parents à l’âge de 13 ans seulement pour rejoindre le Real Madrid. « Mon premier souvenir de lui ? C’était quelques mois avant son départ. On en parlait déjà quand il était à l’Olimpija (son club jeune). Il évoluait avec des joueurs plus âgés de deux ou trois ans mais marquait quand même 50 ou 60 points », n’a pas oublié Aljaz Vrabec, journaliste au quotidien Delo (équivalent du Monde en Slovénie), qui a lui-même évolué au sein des sélections nationales jeunes.

Exemple en avril 2012 à Rome, lors d’un tournoi U13 dont il avait été élu MVP : 54 points, avec 11 rebonds et 10 passes décisives ! « À ce moment-là, j’ai dit à quelqu’un qu’il me rappelait un jeune Drazen Petrovic. C’était un tueur avec un visage de bébé. C’était tellement facile pour lui », racontait en 2017 à ESPN Srecko Bester, un responsable de l’Olimpija. « Le plus incroyable, c’était la façon dont il changeait de personnalité. Il était très concentré sur le terrain, très confiant et compétiteur. Mais une fois le match terminé, il redevenait ce garçon toujours souriant qui plaisantait avec les autres », décrivait aussi Lojze Sisko, son dernier coach avant Madrid.

Aljaz Vrabec, qui a beaucoup suivi Doncic en Euroleague, se souvient de son interview, réalisée lors de l’Euro 2013 organisé en Slovénie, avec Pablo Laso, alors entraîneur de l’équipe première du Real. « Je ne savais pas si Pablo savait qu’un Slovène de 14 ans était dans le club. Mais il savait tout sur Luka. Il s’enthousiasmait quand il commençait à parler de lui. Il était animé, cela se voyait dans ses yeux : ‘Luka est très jeune mais il est spécial. Il travaille dur, il est intelligent.’ Au Real, ils savaient ce qu’ils avaient. »

La confiance de Pablo Laso

Une pépite, encore « cachée » en dehors des terrains car tenue à l’écart des journalistes avant sa majorité, mais déjà étincelante balle en main sur la scène européenne, malgré son jeune âge. Le Real Madrid va lui permettre d’exploser. Commentateur NBA sur la chaîne slovène Arena Sport, Tilen Lamut considère justement que Pablo Laso a joué un rôle décisif dans son développement.

« Il a fait confiance à ses prises de décision et à sa gestion de l’équipe lorsque Sergio Llull s’est blessé lors de leur parcours vers la victoire en Euroleague (2018). Et il est vite devenu évident que Luka avait ce sang-froid, cet instinct basket pur qui ne s’apprend pas. Il dicte le jeu comme il l’entend et peu de gens peuvent en dire autant. Si Lasso ne lui avait pas donné la chance de briller sur la plus grande scène du basket européen, aurions-nous cette conversation ? », s’interroge Tilen Lamut, pas vraiment surpris par la trajectoire exceptionnelle du meneur.

L’intérêt pour ce dernier du grand public slovène s’est développé « graduellement » selon Andrej Miljkovic, journaliste à Ekipa. Le quotidien sportif avait déjà pu remarquer un effet Doncic sur les audiences au lendemain des matches du Real. « Luka avait une portée incroyable avant d’aller en NBA. On savait que s’il commençait à se montrer là-bas, cela grimperait en flèche. C’est exactement ce qu’il s’est passé », témoigne le journaliste.

« Les gens restent éveillés la nuit pour regarder du basket, y compris durant la saison régulière. Un ami retraité de mon père est debout chaque nuit à regarder chaque match et voir toutes les statistiques concernant Luka ! C’est un grand fan de sport mais il n’avait jamais fait ça auparavant », n’en revient pas Tomaz Hudomalj, journaliste à la télévision slovène.

Il joue toujours pour la « petite Slovénie »

En mars 2019, certains aficionados avaient préféré quitter leur téléviseur pour voir la pépite de leurs propres yeux. Ils étaient plusieurs milliers à assister au déplacement des Mavs sur le parquet du Heat, où évoluait alors un certain Goran Dragic. « Je n’avais jamais vu ça. Voyager de Slovénie à Miami correspond en gros à deux mois de salaire (ndlr : le niveau de vie médian slovène en 2019 était de 14 800 €, contre 21 700 € en France). Mais imaginez 3 000 fans dans le centre-ville de Miami en train de chanter l’hymne national et des chansons slovènes… C’était incroyable ! », s’exclame Andrej Miljkovic selon qui les agences de touristes slovènes connaissent un « flux constant » de séjours proposés vers Dallas pour assister aux matches.

Sa réussite outre-atlantique n’est pas la seule explication à l’engouement national. Pour le comprendre, retour à Savsko Naselje où un client du restaurant évoqué plus haut fait mine de s’en prendre à Luka. « Il ne me paye pas de bière donc c’est un trou du cul ! », répète haut et fort le bougre qui a trouvé un autre moyen de remplir son verre. Aljosa, son voisin de table et compère de breuvage, lâche plus posément : « On est fier de lui, il est fantastique. Peu importe qu’il soit devenu une star NBA, il joue toujours pour la petite Slovénie. Je le respecte pour ça car il a maintenant un contrat de X millions et beaucoup de joueurs ne sont pas autorisés à jouer pour l’équipe nationale. »

Malgré son départ hyper précoce du pays, Luka Doncic a réaffirmé les liens avec sa patrie natale avec ce maillot slovène. « Les gens sont vraiment connectés avec lui pour ce qu’il a fait en équipe nationale », croit le journaliste Tomaz Hudomalj, en mentionnant certaines craintes nationalistes passées : que le prodige s’engage avec la sélection serbe, en raison des origines de son père, voire même espagnole.

Une fidélité qui impressionne

Ce qui n’est pas arrivé. « Il l’a toujours dit : ce n’était pas une option qu’il joue ailleurs. Depuis, il enchaîne les compétitions pour la Slovénie. Les gens l’aiment pour ça car historiquement, beaucoup de joueurs, pas aussi bons, décidaient de ne pas venir l’été parce qu’ils étaient fatigués ou pris par leur club. Luka montre vraiment qu’il aime son pays », poursuit le journaliste TV, en se souvenant que le quart de finale des derniers JO face à l’Allemagne a été un carton d’audience nocturne, malgré le décalage horaire avec Tokyo.

Le joueur texan aurait pourtant des bonnes excuses pour « sécher » : des saisons NBA, avec 34 minutes de jeu en moyenne, suivies par des campagnes de playoffs qui s’annoncent de plus en plus longues pour lui. On rappelle que cette saison, les Mavs ont été éliminés par les Warriors en finale de conférence fin mai et que… quinze jours après, le meneur renfilait son short pour s’entraîner en sélection.

« Il est tellement loyal au pays malgré son emploi du temps très chargé. Il ne prend qu’une semaine de repos et vient en équipe nationale. On est chanceux qu’il aime tant son pays et ses coéquipiers. Ces derniers ont grandi avec lui, son amitié, sa loyauté et bien sûr, ses incroyables qualités qui apportent tellement de sourires sur les visages slovènes », admire l’ancien international Marko Millic, joint par BasketUSA via la Fédération locale.

Drafté près de 20 ans après le premier Slovène

Les souvenirs du championnat d’Europe remporté en 2017 ne sont jamais très loin chez les Slovènes, tout comme ceux des derniers exploits du prodige aux Jeux de Tokyo 2021, brisés par le contre, que personne n’a oublié ici non plus, de Nicolas Batum. « Des résultats exceptionnels qui ne sont pas ‘normaux’ pour un petit pays de moins deux millions d’habitants », commente Marko Milic, qui a été le tout premier représentant du pays en NBA et a récemment rejoint le staff… des Mavs.

Celui-ci a été drafté en 1997, époque où Aljosa, notre client du restaurant, a commencé à se passionner pour le championnat américain. Le trentenaire a encore en tête cette première génération de Slovènes à s’être montrés sous les projecteurs de la grande ligue : Rasho Nesterovic et Beno Udrih, champions tous les deux avec les Spurs en 2005, Sasha Vujacic, membre des Lakers au moment du doublé 2009-2010, Primoz Brezec, Bostjan Nachbar… « On n’a pas beaucoup de joueurs, mais ils sont exceptionnels. »

Ce constat dépasse le seul cadre du basket. Véritable usine à champions, la petite République, la première à avoir fait sécession de la Yougoslavie en 1991, fait principalement parler d’elle dans le monde pour l’excellence de ses sportifs. Les cyclistes Tadej Pogacar et Primoz Roglic, Jan Oblak de l’Atletico Madrid, l’un des meilleurs gardiens du monde, quantité de skieurs qui ont brillé lors des derniers Jeux d’hiver… Autant de fiertés nationales.

Le sport pour rayonner dans le monde

« Je crois que les Slovènes, depuis l’indépendance, se sont souvent identifiés à leurs sportifs. L’image est très importante ici et le sport fait partie de cette représentation d’être ‘bien dans ses baskets’ qu’on veut donner. Beaucoup de gens en France ont découvert la Slovénie avec Pogacar. Cette représentation est propre à toute l’ex-Yougoslavie », pense Laurent Hassid, docteur en géographie et spécialiste du pays.

Une ex-Yougoslavie qui continue de faire fantasmer, notamment dans le basket, en raison de l’émergence continue de grands champions dans les Balkans (Serbie, Croatie, Bosnie…). Certains mettent la réussite slovène sur le compte d’une longue

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Le terrain Goran Dragic dans le parc Tivoli, à Ljubljana.

tradition sportive au sein du pays, de sa diversité géographique ou d’infrastructures de qualité. On a d’ailleurs été assez bluffés par les terrains extérieurs construits loin de la capitale, à Novo mesto (24 000 habitants) ou à Postojna (9 000 habitants) par exemple.

« On pourrait penser qu’on a un un système sportif très performant, mais ce n’est pas le cas. On a juste énormément d’enthousiasme sportif et des familles qui sont prêtes à investir du temps et de leur argent sur leurs enfants. Ce sont des histoires individuelles », tranche Andrej Miljkovic du journal Ekipa, selon qui le parcours de Doncic montre aux jeunes qu’il est « mieux » de quitter le pays pour suivre « leurs propres rêves ».

Candidat en politique ? Il gagnerait !

Une chose est sûre, pour la majorité des intervenants interrogés, la popularité de Luka Doncic surpasse celles de ses homologues slovènes. « Ce serait tellement facile pour moi de dire des conneries en parlant d’un conte de fées, mais pour être vraiment honnête, il n’y a qu’un seul critère pour le public slovène : c’est la réussite. Les gens aiment prendre le train du succès en marche et Luka en est le parfait exemple. Ils se fichent de savoir quand il a quitté le pays, que son père ait des origines serbes ou qu’il ait pu considérer jouer pour un autre pays. Quand un sportif réussit, personne ne se soucie de rien, c’est un héros. Si ce n’est pas le cas, alors il devient ce sportif venant de Serbie… Nous sommes une nation assez arrogante. Je ne crois pas qu’il y ait une vérité plus profonde dans l’histoire de Luka », développe crûment Andrej Miljkovic.

Ce dernier est catégorique : « On n’a pas de chanteur, de star de cinéma, de politicien, de scientifique… On n’a personne comparé à lui. C’est la personnalité numéro un en Slovénie, point final. » Et même que si demain, il se présentait à une élection, le basketteur gagnerait le suffrage « facilement ». « Ce n’est pas une blague », insiste le journaliste qui imagine déjà une rue de la capitale, une place voire un hall au nom de Luka Doncic à l’avenir.

En attendant, la Slovénie attend ses nouveaux exploits sur la scène internationale et en NBA (titre avec les Mavs, MVP…). Puis viendra le temps de la retraite pour celui qui est décrit comme un bon vivant et que certains imaginent profiter de jours heureux sur le bord de mer croate. « C’est juste un gars normal qui fréquente les mêmes restaurants de Ljubljana où il allait petit. Il est comme l’un des nôtres », formule le journaliste Aljaz Vrabec qui trouve « inspirant de voir qu’il aime faire ce qu’il fait. Après l’avoir vu jouer, tu es plus heureux. »

À Ljubljana.

(Crédit photo de une : Medimat Agency)

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Reportage à Ljubljana, au cœur de la « Luka mania »

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