ENQUÊTE. Les NFT, un nouveau terrain de jeu pour les escrocs

Dans son édition 2023, le dictionnaire Larousse donne enfin une définition de NFT, le “non fongible token” que l’on traduit en français par “jeton non fongible”. Il s’agit d’un “fichier numérique non reproductible et infalsifiable représentant un actif unique, objet virtuel ou physique (œuvre d’art, tweet, morceau de musique, etc…), répertorié dans une blockchain et auquel est associé un certificat digital d’authenticité et de propriété”.

VIDÉO >> Tout comprendre aux NFT, ces jetons virtuels qui se vendent plusieurs millions d’euros

Concrètement, si vous voulez acheter un NFT, dans la majorité des cas, il faudra payer en crypto-monnaie. Vous posséderez alors un code informatique qui renvoie à un objet numérique ou réel : une image, une vidéo, ou même un accès à une soirée ou à un concert en streaming, comme le fait le rappeur Booba samedi 3 septembre. Le NFT est une sorte de ticket de caisse numérique. Et pour prouver que vous en êtes bien le propriétaire, il existe une blockchain, sorte de grand registre informatique décentralisé que l’on peut consulter en ligne. Une fois inscrit dans ce registre, en théorie, votre titre de propriété ne peut plus être effacé ou modifié. En cela, on parle de code infalsifiable et inviolable.

“Les NFT permettent de créer de la rareté dans le monde infini du digital”, explique la chercheuse du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et de l’université d’Harvard, Primavera de Filippi. Et qui dit rareté, dit création de valeur. En mars 2021, l’artiste Mike Winkelmann, plus connu sous le nom de Beeple, a vendu un NFT correspondant à un photomontage, intitulé Everydays: the First 5000 Days, pour 69,5 millions de dollars. En un an, le marché des NFT s’est affolé. Les NFT dits artistiques sont passés de zéro à 23 milliards de dollars entre 2020 et 2021 selon le site de suivi des transactions Dappradar. Une somme très significative, lorsqu’on sait que de leur côté, les transactions dans le marché de l’art représentent un chiffre d’affaires annuel de 50 milliards de dollars.

Certes, depuis mai 2022, la chute des cryptomonnaies a provoqué l’effondrement de la valeur des NFT. Le NFT du premier tweet de Jack Dorsey, le fondateur de Twitter, vendu près de trois millions de dollars, n’en valait plus que 29 dollars en juin 2022. Mais il est remonté à 30 000 en août. Selon une note d’un grand fonds d’investissement français, que s’est procurée la cellule investigation de Radio France, les NFT sont aujourd’hui considérés comme de potentiels actifs investissables. Résultat : de plus en plus de plateformes créent leur propre site de vente, comme Binance ou le français Ledger.

Un NFT ne donne cependant pas accès à l’usage exclusif de l’image à laquelle il renvoie. Tout le monde peut la copier, se l’envoyer par mail, l’imprimer, l’afficher dans son salon. En revanche, un code NFT est unique… “C’est exactement comme le tableau de la Joconde. Il y a plein de reproductions mais le seul, le vrai est au Louvre. Un NFT c’est comme si je possédais le certificat d’authenticité de la Joconde”, explique John Karp, co-directeur de la NFT Factory. “C’est comme si j’avais le négatif d’une photo numérique”, résume de son côté Jean-Michel Pailhon, collectionneur de NFT photos.

Les NFT les plus connus et les plus chers aujourd’hui, sont des photos de profil ou des logos de produits dérivés. Parmi eux : les Bored Apes [Les singes qui s’ennuient]. Lancés par quatre Américains devenus dirigeants de la société Yuga Labs, ils ont d’abord fait parler d’eux sur les réseaux sociaux, puis ils ont créé une communauté dont font partie des influenceurs : des sportifs comme le basketteur Stephen Curry et des vedettes comme Paris Hilton et Jimmy Fallon. Cette belle opération marketing a fait grimper la cote de ces singes jusqu’à 700 000 dollars l’unité. “J’avais acheté deux singes au tout début pour quelques centaines d’euros. En en revendant un plusieurs milliers de dollars, j’ai pu acheter d’autres NFT photos”, sourit Jean-Michel Pailhon.

Capture d’écran d’un NFT Bored Ape en vente sur le site d’enchère Opensea.io. (Opensea)

Les NFT peuvent parfois donner accès à des privilèges dans le monde réel. “J’ai acheté un NFT de l’artiste Booba qui m’a donné accès en priorité à un son, puis à un extrait de clip vidéo pour quelques dizaines d’euros. Il y a eu aussi un tirage au sort pour avoir une place en loge VIP à un de ces concerts”, explique Maxime qui possède une dizaine de NFT. Cette année 2022 en France, on ne compte plus les musées, les artistes, les sportifs, les villes comme Cannes, ou des clubs de baskets comme Pau, qui se sont lancés dans les NFT. Cela leur permet de s’offrir de nouvelles sources de revenus et des liens directs avec leurs fans.

Ces NFT ressemblent à une carte de membre privilégié d’un club, avec un avantage supplémentaire : on peut la revendre sur un site d’enchères, la louer, ou la prêter. Les NFT peuvent aussi servir à acheter un terrain dans un secteur en développement qu’on appelle les métavers. Le plus connu a été lancé par Méta, anciennement Facebook, en 2021 aux États-Unis, avant de l’être cet été en France sous le nom d’Horizon Worlds. Mais il y en a d’autres comme The Sandbox, créé par des Français, ou Décentraland. Dans ceux-ci, le NFT donne accès à des pixels de terrain dans un univers digital en construction dans lequel on se balade depuis son ordinateur. De nombreuses marques de luxe, de vêtement ou de sport ont déjà investi ces univers. Carrefour a ainsi acheté 200 000 euros un terrain dans The Sandbox. Le Groupe Casino a aussi lancé un jeu dans ce métavers, où l’internaute peut gagner des bons d’achats.

“Les acteurs de la grande distribution, comme Carrefour, ont face à eux un rouleau compresseur qui s’appelle Amazon, explique Frédéric Cavazza, de la société de conseil en transformation digitale Sisk. S’ils veulent rassurer les investisseurs, il faut qu’ils montrent qu’ils sont à la pointe de l’innovation.” Pas question de rater la révolution Web 3.0 alors qu’ils n’ont pas encore rattrapé leur retard dans le Web 2.0. Mais c’est aussi pour ces marques un moyen d’accéder au monde du jeu vidéo qui représentait 200 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2021. “Les joueurs paient très cher pour leur jeu, et pour l’instant, ils ne veulent pas de placements de produits ou de publicité. Mais si demain, ce sont eux qui apportent leur marque de vêtement dans le jeu, pourquoi pas ?”, poursuit Frédéric Cavazza.

Certains entrepreneurs pensent qu’il y a, avec les NFT, la possibilité de créer de la valeur dans ces métavers et donc de faire du profit. “Aujourd’hui, vous achetez déjà votre veste ou votre bonnet dans le jeu Fortnite. Avec les NFT, vous pourrez les revendre, les louer, les détruire si vous voulez” dans n’importe quel jeu, précise John Karp de la NFT Factory. Pour l’instant, l’expérience des métavers comme univers de jeu n’est pas très concluante. Meta a dépensé 10 milliards de dollars dans Horizon Worlds sans soulever l’enthousiasme, pour l’instant. “Plus de la moitié des projets lancés aujourd’hui ne seront sans doute plus là dans deux ans”, reconnaît Jean-Michel Pailhon, collectionneur de NFT. Il y aura des gagnants mais aussi beaucoup de perdants.

The Sandbox, hébergé sur la blockchain Ethereum, propose un monde pixellisé où les univers sont interconnectés. (SOPA IMAGES / LIGHTROCKET / VIA GETTY)

Le secteur de l’art a vite perçu l’intérêt lucratif que présentait cette évolution. Après des ventes exceptionnelles de NFT dans des maisons de vente comme Christie’s ou Sotheby’s, la profession des commissaires-priseurs s’est mobilisée en France pour faire évoluer la législation en un temps record. “En deux mois, la loi du 1er mars 2022 a été adoptée à l’Assemblée et au Sénat, pour permettre aux commissaires-priseurs de vendre des biens incorporels”, souligne Romain Verlomme-Fried, commissaire-priseur mais aussi co-fondateur de la NFT Factory. Cela doit nous permettre de profiter par ruissellement de cette nouvelle manne artistico-financière.”

La première vente de NFT en France a eu lieu à Bar-le-Duc (département de la Meuse) en mai 2021. Il représentait une bobine de fil qui a été vendue 200 000 euros. Le site Opensea, équivalent du “Bon coin” des NFT, a ensuite réalisé, au printemps dernier, jusqu’à trois milliards d’euros de transactions chaque mois. Cela pose la question de la taxation de ces nouveaux objets virtuels. “Une plus-value de NFT considéré comme artistique est taxée à 6%. Alors que s’il s’agit d’un actif numérique, la plus-value est taxée à 30%”, précise Romain Garcia, juriste fiscaliste au cabinet Bruzzo Dubucq. Mais certains parviennent à cacher leur plus-value au fisc. “Ils se revendent à eux même le NFT qu’ils ont acheté très cher, pour un euro seulement. Ils peuvent ainsi déclarer une moins-value et faire baisser leur taxe”, explique Benjamin Mauger, trader en NFT.

On constate d’ailleurs plus globalement que ce marché attire les escrocs. Opensea a reconnu que 80% des NFT vendus sur sa plateforme étaient d’origine frauduleuse.

Mélanie Christin, créatrice du jeu vidéo Transformice, a ainsi vu deux fois ses personnages de petites souris copiés et tentés d’être revendus sur cette plateforme. “Opensea est dépassée par le nombre de signalements d’usage abusif des NFT, explique la créatrice de jeux vidéo. Mais je n’ai pas porté plainte parce qu’avec l’anonymat du système, la police n’aurait pas pu trouver qui avait fait ça.” Sur des milliers de transactions par jour, difficile de mobiliser les autorités.

L’autre fléau que l’on constate, c’est le vol de NFT qu’on peut aussi appeler du piratage. Profitant de la rapidité des transactions faites par de simples clics, les pirates parviennent à transférer les NFT de leurs victimes sur leur propre compte. Le malheureux propriétaire n’a alors aucun recours possible. En avril dernier, les joueurs du jeu Axie Infinity ont perdu pour 600 millions d’euros de NFT. Derrière ce piratage en règle, les autorités américaines pensent avoir retrouvé la trace du groupe de hackers nord-coréen Lazarus à qui on avait déjà attribué en 2014 l’attaque du site de Sony Pictures Entertainment, au moment où la société produisait une comédie écornant l’image du leader Kim Jong-un. “Toute la fiabilité du système informatique a été mise en cause par cette affaire”, constate un expert du Campus Cyber de Paris. Les NFT ne seraient donc pas inviolables. “On mettra peut-être demain des policiers ou des huissiers de justice dans le métavers. Mais pour l’instant c’est aux plateformes que l’on peut demander l’application de certaines règles”, estime Tristan Gaymard-Girard, directeur scientifique au cabinet Bruzzo Dubucq.

Comme tout marché qui se développe, il se fait aussi rattraper par des affaires de délits d’initiés. Début juin, l’ancien chef de produit de la plateforme Opensea, Nathaniel Chastain, a été arrêté par le FBI pour avoir échangé des informations sur des NFT qui allaient être vendus sur son site. Il n’est pas rare non plus de repérer ce que l’on appelle des “pyramides de Ponzi”. Un système où les nouveaux investisseurs financent les gains des anciens investisseurs sans projet économique rentable. Et quand plus personne n’entre dans la combine, tout le monde perd son argent. “Le gros ‘Ponzi’ du moment : c’est quand vous achetez une paire de baskets virtuelle en NFT, explique Benjamin Mauger, trader en NFT. Plus vous marchez avec, plus vous gagnez de l’argent. Vous pouvez doubler ou tripler votre mise. Mais il n’y a pas de valeur économique créée avec ça.” Pour l’instant, peu d’enquêtes aboutissent. “Souvent, les gens n’osent pas porter plainte parce qu’ils ont honte de s’être fait avoir”, regrette Guy Grandgirard de l’Association de défense des consommateurs de France. Il a déjà signalé au moins cinq sites douteux d’investissement dans les NFT à l’Autorité des marchés financiers.

En cette rentrée 2022, une association de victimes contre les influenceurs Marc et Nadé Blata s’est créée pour constituer un recours collectif. Elles leur reprochent de leur avoir fait perdre leur argent en les incitant à acheter des NFT. En l’absence d’une définition juridique claire de ces nouveaux objets, pas sûr cependant qu’elles obtiennent gain de cause. “Pour l’instant, les NFT permettent de contourner la législation qui a été mise en place en particulier aux États-Unis pour éviter que les crypto-monnaies ne servent à blanchir de l’argent sale”, explique pour sa part Pierre-Charles Pradier, professeur d’économie à l’université Paris Sorbonne. “Nous avons fait passer une note à tous les enquêteurs de police et de gendarmerie pour qu’ils regardent lors des perquisitions s’ils trouvent des NFT dans le patrimoine des délinquants”, précise Thomas de Ricolfis, sous-directeur de la lutte contre la criminalité financière à la police judiciaire. En juin 2022, en Belgique, la police fédérale de Flandre orientale a saisi 26 000 euros de NFT lors de perquisitions conduites dans le cadre d’enquêtes sur du blanchiment d’argent. Le FBI, lui, est persuadé que des NFT ont notamment servi à financer l’armement de la Corée du Nord.

Aujourd’hui, les enquêteurs plaident pour une levée de l’anonymat des portefeuilles numériques pour pouvoir retrouver plus rapidement leurs détenteurs et saisir leurs biens. Ils peuvent déjà le faire sur certaines plateformes de cryptomonnaies. En 2021, l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués a vendu pour un peu plus de 25 millions d’euros de crypto-actifs. “Il s’agit essentiellement de bitcoins mais on voit apparaître petit à petit des NFT”, explique Nicolas Bessone, le directeur général de l’agence.

Malgré ces risques, le 29 juin 2022, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire saluait sur les réseaux sociaux la signature d’un contrat entre le joueur de foot Killian Mbappé et la “licorne française” (startup valorisée à plus d’un milliard de dollars non cotée en bourse) des NFT, Sorare.

Capture d’écran du post Linkedin de Bruno Le Maire datée du 1er septembre 2022 (LINKEDIN)

Cette plateforme s’est lancée il y a trois ans dans les tournois sportifs en fantasy league. Elle vous propose de constituer une équipe virtuelle de cinq joueurs sous forme de cartes NFT, un peu comme des cartes Panini digitales. Ensuite, en fonction des résultats des vrais joueurs dans leur championnat, votre équipe virtuelle marque des points et vos NFT prennent ou perdent de la valeur. Cette pratique ressemble par bien des aspects à un jeu d’argent et de hasard, secteur pourtant très réglementé et interdit aux mineurs. “Aujourd’hui, nous sommes attentifs à ce que l’usage des NFT ne serve pas à certains à contourner la réglementation des jeux d’argent et de hasard”, prévient Frédéric Guerchoun, directeur juridique de l’Autorité nationale des jeux (ANJ). Elle vient de mettre en garde Sorare qui est par ailleurs sous le coup d’une enquête en Grande-Bretagne, de la part de la Gambling Commission. Depuis octobre 2021, cette dernière a alerté les consommateurs britanniques sur les pratiques de ce site.

Sorare se défend en affirmant ne pas faire partie de la même catégorie que les sociétés de paris sportifs. “Il n’y a pas de notion de mise en fonction d’un événement sportif. Lorsqu’une carte Sorare est jouée dans notre jeu, elle n’est jamais perdue. Chaque carte est toujours détenue et contrôlée par son propriétaire, qui peut, à tout moment, décider de l’échanger ou de la vendre”, nous a précisé par mail la société. Quant à interdiction du jeu pour les mineurs, elle est bien mentionnée dans ses conditions d’accès, même si, dans les faits, la société ne contrôle pas directement l’identité de ses utilisateurs. Quoi qu’il en soit, l’ANJ attend un nouvel échange avec la plateforme en cette rentrée pour se prononcer de nouveau sur son cas.



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