Finance. Dans le krach des cryptos, les petits porteurs essuient de grosses pertes

Valeria gagne environ 300 dollars par mois en vendant des plats préparés qu’elle cuisine chez elle, à Buenos Aires. Cette femme de 47 ans craignait de conserver son épargne en pesos argentins à cause de l’inflation, qui a passé le seuil de 50 % au printemps, sur l’année glissante. Elle a fini par investir un millier de dollars en terraUSD, une stablecoin, ou cryptomonnaie stable, supposément adossée au dollar états-unien. Valeria, comme d’autres personnes interrogées pour cet article, n’est identifiée que par son prénom pour préserver sa vie privée.

Alors que les cryptomonnaies telles que le bitcoin ont la réputation d’être instables, les stablecoins offrent une promesse de sécurité. Leur cours est adossé à une devise forte du type dollar ou à une matière première comme le pétrole.

Valeria a passé des mois à se renseigner sur le terraUSD avant de commencer à investir au début 2022. À la mi-mai, la stablecoin a perdu son ancrage [1 terraUSD valait 1 dollar] et a plongé pour atteindre quelques cents. Valeria a vu ses économies fondre intégralement.

“J’ai investi dans une ‘stablecoin’ qui vaut aujourd’hui 0,08 dollar. Ça me rend malade et je me sens impuissante.”

Croyant que les stablecoins ne présentaient pas de risque, certains ont été séduits au vu de la forte inflation ou de la dévaluation de leur monnaie, en particulier en Argentine, en Iran et au Nigeria. Le krach du terraUSD, qui a aussi frappé d’autres cryptoactifs, a brisé cette illusion. Valeria, tout comme la dizaine de personnes que Rest of World a interviewées en Argentine, au Venezuela, en Iran, en Irak et au Nigeria, ont investi en terraUSD – la troisième stablecoin en importance – et ont perdu des dizaines de milliers de dollars d’économies. “J’ai été arnaqué, dit Mudasir, détenteur de terraUSD au Pakistan. Je suis dépouillé, il ne me reste pas même un centime.”

Si les premières monnaies numériques comme le bitcoin étaient souvent l’apanage de personnes issues de la tech et de la finance, les stablecoins ont constitué une voie d’entrée pour ceux qui cherchaient à épargner, selon Pablo Sabbatella, directeur de Defy Education, une entreprise argentine qui donne des cours sur les cryptomonnaies. “Beaucoup de gens qui n’y connaissaient pas grand-chose en cryptos ont commencé avec les stablecoins pour épargner, car on ne peut pas acheter de dollars [des États-Unis] sur le marché légal [en Argentine].”

L’Amérique du sud adopte les cryptos fin 2020

La banque centrale du pays a interdit à la population d’acheter des dollars à des fins d’épargne en 2012, afin de protéger ses réserves de devises. En 2021, l’Argentine était dixième au classement mondial d’adoption des cryptomonnaies, un indicateur conçu par la société d’analyse Chainalysis, qui a identifié un basculement fort vers les cryptomonnaies dans toute l’Amérique du Sud depuis la fin 2020.

Mais selon Pablo Sabbatella, rares sont les utilisateurs qui avaient compris que le terraUSD comportait malgré tout des risques. Il n’était pas réellement adossé au dollar états-unien, mais plutôt à un complexe système algorithmique qui maintenait son cours au moyen d’un réseau de courtiers en luna, sa cryptomonnaie sous-jacente. Une vaste campagne pour encourager l’achat de terraUSD a fini par lui faire perdre son ancrage [au dollar], ce qui a déclenché une vague de retraits massifs.

“Trahison” et “arnaque”

Un Argentin raconte avoir investi dans le terraUSD pour contrecarrer l’inflation et la dévaluation du peso. Il a perdu 17 000 dollars. “Je me suis senti trahi par [la plateforme de crypto-échanges] Binance, qui nous a fait croire que c’était un placement sans risque.” Un autre raconte que le terraUSD a beaucoup de succès en Argentine, parce que “les gens veulent avoir accès à une monnaie stable et fiable”. Mais après avoir perdu 90 % de son capital, il parle du terraUSD comme d’une “arnaque”.

Binance et Terra se sont refusés à tout commentaire.

Amin Eftegarie est un ancien chef d’entreprise de 33 ans, versé dans les cryptomonnaies depuis 2012. Originaire d’Iran, il vit actuellement aux Pays-Bas. “Le terraUSD était considéré comme un protocole d’épargne tellement sûr et fiable que même les plus grands initiés dans le monde des cryptomonnaies lui faisaient confiance.” Lui-même détenait environ 8 000 dollars en terraUSD.

Après le krach, Amin Eftegarie a commencé à tweeter pour réclamer des comptes aux créateurs de la stablecoin et leur donner des conseils sur la façon dont ils pourraient compenser les pertes des investisseurs. Il a alors reçu des messages directs de centaines de personnes qui avaient perdu de l’argent.

“Les gens n’avaient personne vers qui se tourner. Ils voulaient à tout prix des réponses.”

Les messages venaient en grande majorité de pays aux monnaies très fluctuantes. Beaucoup venaient d’Iran, son pays d’origine. “Quand les gens touchent leur salaire, ils veulent souvent le placer dans des actifs qui absorbent l’inflation”, explique Amin Eftegarie.

Six personnes qui l’avaient contacté font le même témoignage : elles ont cru en un placement qu’elles jugeaient sans risque et ont tout perdu. Muhamad, un Égyptien de 30 ans, avait entendu parler de la luna par des youtubeurs qui affirmaient que la cryptomonnaie atteindrait les 1 000 dollars. Il a acheté 1 000 jetons à 88 dollars pièce. Un jeton vaut actuellement moins de 0,0002 dollar [0,01 dollar au 2 juin]. “Je n’ai plus rien”, se désespère-t-il.

Au Nigeria, le bitcoin et certaines stablecoins sont encore très prisés malgré la mise en place de réglementations par la banque centrale qui compliquent les échanges. Le tether est ainsi utilisé pour transférer des fonds à l’international et sert de bouclier contre les fluctuations de la monnaie locale, qui a perdu plus de 70 % de sa valeur depuis 2014.

Le krach de la mi-mai, “au Nigeria, comme sur tous les autres marchés, a été un coup de théâtre qui a suscité la consternation, assure un employé d’une plateforme d’échange de cryptomonnaies très connue dans la région, qui a tenu à rester anonyme. Je connais personnellement une personne qui a perdu près de 1 million de dollars à cause du krach.”

Un conseiller en placements nigérian qui investit depuis longtemps dans les cryptomonnaies dit qu’il nourrissait quelques doutes sur la fiabilité de l’algorithme du terraUSD, “mais je ne m’attendais pas à ce que ça explose à ce moment-là”. Il ajoute qu’il investit sur le long terme et achète souvent d’autres cryptoactifs quand les cours chutent. Il a “acheté à la baisse” quand la luna est tombée à 20 dollars, mais sa valeur n’a fait que baisser. “Je pensais qu’il y avait encore des réserves pour éviter l’effondrement du terraUSD mais mon portefeuille a été balayé”, explique-t-il.

Il reste cependant optimiste sur les cryptomonnaies en général, et il n’est pas le seul. “Les gens comme moi se sont lancés dans les cryptos très tôt, donc même si le marché est en berne, nous avons connu le bitcoin à 3 000 dollars et l’ethereum à 500 dollars, donc on ne s’en sort pas si mal malgré le krach”, se rassure-t-il. Le bitcoin s’échange à [un peu plus] de 30 000 dollars et l’etherum presque 2 000 dollars [1 695 dollars le 2 juin].

Les nouveaux venus qui ont beaucoup perdu dans le krach sont eux un peu échaudés. Pablo Sabbatella l’assure :

“Ce qui s’est passé fera date sur le marché des cryptomonnaies en Amérique latine.”

Il n’en est pas moins très optimiste : le 13 mai, quand le terraUSD a chuté de plus de 85 %, il a offert 20 formations gratuites sur Twitter, avec ce post : “Si vous avez un ami qui a perdu beaucoup d’argent sans comprendre pourquoi, cette formation est pour vous.” Il a reçu 800 candidatures.

Il reconnaît cependant qu’il sera difficile pour le secteur de se refaire une réputation. “Beaucoup de gens ont perdu des sommes qu’ils n’avaient pas les moyens de perdre, dit-il. Ils se fichent que ce soit une stablecoin algorithmique, adossée à une devise, décentralisée ou autre, le seul truc qu’ils pensent c’est : les cryptos, c’est de la m… , j’ai perdu tout mon argent. C’est fini pour moi.”

We would like to thank the writer of this post for this outstanding content

Finance. Dans le krach des cryptos, les petits porteurs essuient de grosses pertes

You can find our social media profiles , as well as other related pageshttps://metfabtech.com/related-pages/